Выбрать главу

Heller attendit devant le dépôt que Mortie eût rendu son véhicule et livré sa recette. Brusquement, je compris ce qu’Heller avait en tête. Il avait cru cette histoire selon laquelle il est impossible de circuler dans New York’ ! Il avait l’intention d’aller chercher sa Cadillac et de la ramener en ville !

Oh non ! Non, non, non ! Et je n’avais aucun moyen de prévenir ce pauvre naïf, cet indécrottable idiot ! L’une des choses que Trapp avait à coup sûr arrangée, c’était qu’on piège la voiture d’Heller ! Dans un premier temps, Trapp avait pris les dispositions nécessaires pour qu’on ne trouve pas la Cadillac à proximité du lieu où le faux Rockecenter Junior devait être assassiné. Mais cela mis à part, la logique voulait qu’il fasse piéger la voiture – surtout que sa tentative d’assassinat avait échoué. Trapp était le genre d’homme à avoir d’innombrables plans de rechange et à tenir compte de toutes les éventualités.

Je n’avais rien d’autre à faire qu’à demeurer devant mon écran, impuissant, tandis qu’Heller préparait avec zèle et sans la moindre hésitation son propre suicide !

4

Mortie Massacurovitch ne tarda pas à ressortir de l’immense garage que les chauffeurs de taxi surnommaient « la grange ». Il fit signe à Heller de le suivre à l’intérieur.

Tout au fond, dans un coin, il y avait les vestiges d’un taxi. Il était recouvert de poussière et la carrosserie était tellement bosselée et éraflée que la peinture avait pratiquement disparu. Il avait toujours son drapeau de taxi » et son compteur, mais on était très loin des taxis modernes. Le véhicule que j’avais devant les yeux était une espèce de gros bloc cubique sans la moindre courbe.

— Voici un vrai taxi ! annonça Mortie. Il a de vraies ailes, en acier d’un centimètre d’épaisseur. Il a de vrais pare-chocs avec des barres latérales et des crochets. Les glaces sont incassables, à l’épreuve des balles. (Il regarda le véhicule avec fierté.) On savait les construire à l’époque ! Pas comme aujourd’hui, où on les fait en papier et en plâtre !

Dans ce modèle, le passager pouvait s’asseoir à côté du chauffeur. Mortie épousseta le siège et dit à Heller de s’installer. Puis il se mit au volant.

— Ah ! Ça fait plaisir ! Mon taxi préféré !

Il fit vérifier l’huile et l’essence et sortit de la grange, direction centre-ville. Et c’était vrai, le moteur marchait parfaitement. Cette antiquité était plus nerveuse que les taxis modernes : aux feux rouges, elle laissait tous, les véhicules sur place.

— Il a été conçu pour les démarrages en flèche, expliqua Mortie.

Dans une rue tranquille, il montra à Heller comment on changeait les vitesses. Lorsqu’il fut satisfait de la prestation d’Heller, il reprit le volant.

— Bon, voyons voir. Où est-ce que la circulation est la plus dense à cette heure de la journée ? (Il consulta sa montre.) Ah oui ! La gare principale, Grand Central Station !

Et il lança le véhicule en faisant hurler le moteur.

C’était la fin de l’après-midi, c’est-à-dire l’heure où les gens rentraient chez eux. Heller et Mortie furent bientôt aux abords du quartier de la gare. La circulation était affreusement dense ! Et les gens conduisaient vite !

— Maintenant, fit Mortie, je veux que tu fasses très attention, car c’est vraiment un art. Les gens sont fondamentalement lâches. Ils abandonnent toujours la partie avant toi. Ce qui te laisse un champ d’action considérable.

Et Mortie se mit au travail, tout en bavardant et en nommant chaque manœuvre.

C’est terrifiant !

Il s’élança entre deux voitures pour les obliger à s’écarter et à le laisser passer ! Il fit crisser ses freins pour effrayer les autres conducteurs « parce que les coups de klaxon sont mal vus ». Il vit une voiture qui allait se garer et fit une brusque embardée. La voiture s’éloigna pour l’éviter et Mortie lui vola sa place de parking. Il se mit devant un taxi qu’on venait de héler et lorsque le passager voulut monter, il lui dit qu’il n’était pas libre. Il s’aménagea une place de parking en repoussant violemment les voitures de devant et de derrière avec ses pare-chocs. Il effectua un dérapage pour « affoler un automobiliste, “comme ça il freine brutalement et tu peux lui piquer sa place dans la file” ». Il suivit une ambulance – « ça te permet d’aller quelque part à toute vitesse ». Il suivit une voiture de pompier, « histoire de rouler à fond la caisse, mais c’est mal vu d’allumer un incendie pour obliger les voitures de pompiers à sortir ».

Ensuite Heller se mit au volant. Il fit tout ce que Mortie venait de faire, avec quelques améliorations de son cru.

Laissant derrière lui une nuée de carrosseries abîmées et de conducteurs terrifiés ou vociférants, Heller, sur les instructions de Mortie, rallia un bar de la Huitième Avenue fréquenté par les chauffeurs de taxi. Mortie lui expliqua que la circulation était plus calme à cette heure-là et qu’ils feraient mieux d’en profiter pour manger un sandwich.

Heller voulut commander de la bière, mais Mortie et le patron le rabrouèrent.

— Tu dois respecter la loi, môme, dit Mortie. Il faut que tu apprennes à devenir un citoyen honnête, paisible, discipliné, respectueux des lois. C’est la seule façon de réussir. Bon, c’est pas tout ça, mais faut qu’on y aille ! C’est l’heure de pointe des spectacles à Times Square.

Pendant le trajet, Mortie dit : Il faut aussi que tu apprennes à te débarrasser d’un policier. Disons qu’un flic t’arrête pour excès de vitesse. tu attends qu’il vienne jusqu’à ta portière et alors tu lui chuchotes : « Sauvez-vous si vous tenez à la vie. Mon passager a un flingue pointé sur moi. » Et le poulet décarre.

Heller le remercia.

— C’est le genre de choses qu’il faut savoir, môme. (Quelque chose avait attiré son attention, car il dit soudain :) Dis-moi, t’as des ennemis, môme ? Est-ce que tes parents te cherchent ou quelque chose comme ça ?

Pourquoi ?

— Eh bien, ça ne peut être que toi, car je ne me suis jamais fait le moindre ennemi de toute ma vie. Un taxi a démarré derrière nous quand nous avons quitté le troquet.

Il nous suit toujours.

Mortie tourna brusquement dans une rue, la remonta et s’engagea dans un sens interdit. Il se retourna et dit : Je ne le vois plus. Je pense qu’on l’a semé. On va pouvoir se mettre au travail.

Ils étaient dans le quartier des théâtres. On était encore loin de l’heure d’ouverture, mais déjà la circulation était COMPACTE !

— Tu vois cette file de voitures, môme ? Regarde bien !

Mortie amena son véhicule à côté d’un taxi dans la file.

Il s’arrêta et hurla une insulte à l’adresse du chauffeur. Puis il fit comme s’il allait sortir de son véhicule. Le chauffeur, fou de rage, jaillit de son taxi. Mortie resta au volant. La file de voitures avança et Mortie prit la place du taxi immobilisé.

— T’as vu, môme ? C’est tout un art !

Mortie se rendit jusqu’à un carrefour où se dressait un grand hôtel. Il y avait plusieurs taxis garés le long du trottoir, ainsi que quelques clients. Mortie fonça, effectua un dérapage et bloqua le passage à la file de taxis. Il arrêta le moteur. Les autres chauffeurs se mirent à hurler.

— Je suis en panne ! leur cria Mortie.

Comme il était maintenant le premier de la file, un homme d’un certain âge très bien habillé et accompagné d’une femme lui demanda de les emmener. Désolé, je rentre à la grange.

Il démarra.

— T’as vu, môme ? J’aurais pu avoir autant de clients que je voulais. Tu dois constamment savoir ce que tu fais, tu dois constamment réfléchir, réfléchir, réfléchir.