Il remonta à toute allure une file de véhicules. Une voiture voulut sortir de la file et lui barrer le passage. Il continua sur sa lancée, effleura la voiture. Il y eut un crissement aigu lorsque les deux carrosseries se frottèrent. L’autre voiture réintégra la file en toute hâte.
— Inutile de procéder comme ça avec les limousines, dit Mortie. Leurs conducteurs sont des vrais foies jaunes Ils ont peur pour leur peinture. Pas la peine d’effleurer leur voiture. Il suffit de faire comme ceci.
Et il fit un écart et fonça droit sur une grosse limousine qui se hâta de monter sur le trottoir.
La foule compacte, les longues queues d’attente, les enseignes publicitaires qui clignotaient, les panneaux lumineux des théâtres. L’avenue était pleine d’animation et de lumières.
— Maintenant, tu vois cette voiture qui s’arrête, là-bas, devant nous ? Je vais te montrer comment on arrache une portière.
La portière côté chaussée s’ouvrit. Le vieux taxi arriva avant que le passager ait eu le temps de poser le pied dehors. Il y eut un bruit assourdissant et la portière alla voler quelques mètres plus loin.
— Tout est dans le timing, môme, dans le timing. Maintenant, tu vois ce type qui cherche un taxi ? Là-bas, sur le trottoir d’en face, c’est-à-dire du mauvais côté pour nous ?
Mortie accéléra brutalement, enfonça la pédale de frein, vira à cent quatre-vingts degrés. La voiture glissa latéralement jusqu’au trottoir d’en face. Plein d’espoir, le client voulut monter dans le taxi.
— Désolé, on rentre à la grange, fit Mortie.
Il trouva une rue en sens interdit et la remonta en marche arrière à soixante à l’heure.
— T’as vu, la voiture pointe dans la bonne direction, donc ce n’est pas illégal. Maintenant, tu vois ce feu tricolore ? On va passer au rouge. Si tu écoutes bien, tu peux entendre le déclic du changement de couleur dans le boîtier et tu pourras dire que t’es passé à l’orange.
« Bien. Maintenant je vais te montrer comment on rebondit contre un trottoir. Tiens, voilà un très beau rebord. Si tu le heurtes juste comme il faut, tu rebondis, en direction de la rue et le gars qui allait te doubler, croyant que tu étais en train de te garer, est alors éjecté ! Regarde. »
Il fit rebondir le véhicule. Il y eut un grincement strident au moment où les carrosseries des deux autos entrèrent en contact, suivi d’un bruit de verre cassé : le phare de l’autre voiture avait volé en éclats.
— OK, môme. A toi, maintenant.
Heller se mit au volant et démarra. Il fit tout ce que Mortie venait de faire. Mais au moment de brûler un feu rouge, le taxi fut ébranlé par un bruit puissant et mat.
— Qu’est-ce que c’était ? demanda Mortie. (Il désigna une étoile qui ornait maintenant l’une des vitres.) Bon sang ! Une balle !
Un autre coup mat.
— Cassons-nous d’ici, môme ! Quelqu’un est en train de transgresser les lois sur les armes à feu !
Heller ne se le fit pas dire deux fois !
Il s’engagea dans la 42e Rue, se dirigeant vers l’ouest. Il ne roulait pas très vite.
— Mets la gomme, môme ! Y a un taxi qui vient de tourner derrière nous !
— Vous êtes sûr ?
— Sûr et certain ! Il nous rattrape !
Mais Heller continuait de rouler tranquillement.
Il regardait dans son rétroviseur. Oui, pas de doute, ils avaient un taxi aux trousses. Et il gagnait du terrain !
Une balle vint frapper la vitre arrière !
— Maintenant, on peut y aller ! dit Heller.
Il remonta la 42e Rue à toute allure.
Il passa devant le Sheraton Motor Inn.
Je saisis une carte de New York pour voir s’il quittait le pays.
Il prit le West Side Elevated Highway, une autoroute surélevée qui partait vers l’ouest. La circulation était fluide. Tout en bas, au-dessous de l’autoroute, il y avait une avenue qui paraissait minuscule. Sur leur gauche, on pouvait apercevoir une rivière, la North River, ainsi que le quai d’embarquement pour les touristes qui voulaient faire un tour en bateau à vapeur. Oui, en empruntant cette autoroute, Heller pouvait se réfugier dans le Connecticut !
Il regarda à nouveau dans le rétroviseur. Le taxi les suivait toujours.
Le De Witt Clinton Park défila tout en bas sur leur droite avant de disparaître.
Heller avait ralenti et leurs poursuivants étaient tout près maintenant !
Il passa devant un panneau indicateur qui annonçait –une fourche dans l’autoroute surélevée : la 55e Rue.
Brusquement, Heller donna un coup de volant et le taxi décrivit un arc de quatre-vingt-dix degrés ! Heller enfonça la pédale de frein ! Le parapet de l’autoroute était juste devant lui ! Quinze mètres plus bas, on pouvait voir l’avenue.
Le vieux taxi était à l’arrêt !
L’autre voiture arrivait.
Soudain Heller fit marche arrière !
L’autre taxi avait juste la place pour passer entre Heller et le parapet. Il s’engagea dans l’ouverture.
Heller envoya son véhicule en avant !
Son pare-chocs heurta de plein fouet la roue avant de ses poursuivants.
La voiture fut projetée contre le garde-fou !
Elle traversa le parapet avec un fracas épouvantable !
Et jaillit dans les airs !
5
Avant même que la voiture ne s’écrase sur la chaussée, Heller cria à Mortie :
— Prenez le volant !
Quinze mètres plus bas, il y eut un fracas assourdissant !
Heller était déjà dehors. A l’endroit où le taxi avait disparu, le parapet était complètement déchiqueté.
Il regarda en bas. L’autoroute surélevée reposait sur des poutraisons et des piliers.
Il passa par le trou dans le parapet et gagna la chaussée, quinze mètres plus bas, en se laissant glisser le long d’un pilier.
La voiture avait atterri sur les roues et continué sa course avant de s’écraser contre un poteau.
De l’essence s’écoulait sur la chaussée !
Il y avait un feu tricolore non loin et Heller regarda le boîtier de contrôle.
Il courut jusqu’au taxi.
Les portières étaient enfoncées.
Il sortit une petite pince-monseigneur de sa poche et s’attaqua à la portière arrière. Le métal était tordu autour de la poignée, bloquant le mécanisme d’ouverture. Il inséra la pince et appuya dessus pour faire levier. Puis il glissa ses doigts dans l’interstice qu’il venait de créer, tira et réussit à ouvrir la porte.
Il regarda brièvement l’essence qui continuait de se répandre sur la chaussée, puis le feu rouge. Soudain je compris. Lorsque les vapeurs d’essence qui s’élevaient dans les airs entreraient en contact avec le boîtier de contrôle, il se produirait une explosion ! Une explosion pareille à celle d’une bombe ! Je connais bien les bombes !
Heller sortit le conducteur. Puis l’homme qui se trouvait sur le siège arrière.
Il traîna rapidement les deux hommes jusqu’au trottoir.
Il se retourna et, considérant sans doute qu’il ne les avait pas éloignés suffisamment, il les tira encore sur une quinzaine de mètres et les mit à l’abri derrière un grand contrefort de béton.
L’épave explosa avec de gigantesques flammes bleues !
Le « chauffeur de taxi » était mort. Bien qu’il lui manquât la moitié supérieure du crâne, je vis qu’il s’agissait d’un Sicilien.
Heller se tourna vers l’autre homme.
Son visage était éclairé par la lumière quasi fantasmagorique d’un lampadaire. Je le reconnus tout de suite, Torpedo Fiaccola !