— Excellent.
Mike réfléchit encore un peu mais ne trouva rien d’autre.
— Maintenant, est-ce qu’il y a quelque chose que toi tu voudrais qu’on fasse ? demanda-t-il.
— Oui, répondit Heller. J’aimerais que vous installiez autour du capot un système qui me permettra de le fermer à clé. Et, sous la voiture, je voudrais une feuille de métal qui scelle hermétiquement le moteur.
— Oh, tu veux un blindage, tu veux te protéger contre les bombes. Tu sais, c’était pour ça qu’on construisait des voitures aussi puissantes : pour qu’elles puissent supporter le poids du blindage. Je peux installer des vitres pare-balles, des plaques de blindage sur les parois…
Ça y est, je comprenais ! Heller avait peur qu’on piège à nouveau sa voiture !
— Non, dit-il. Juste une mince plaque de métal sous le moteur et des serrures autour du capot pour que personne ne puisse toucher au moteur.
— Un signal d’alarme ? fit Mike d’une voix pleine d’espoir.
— Non.
Je renonçais à comprendre. La seule explication possible était qu’Heller avait perdu la raison !
— C’est tout ? demanda Mike.
— C’est à peu près tout, acquiesça Heller.
— Eh bien, dit Mike, avec ce qui me sembla être une légère appréhension, le tout va revenir à environ vingt mille dollars.
Bang-Bang déchargeait la dernière boîte d’enregistreurs made in Taiwan. Il la jeta dans la camionnette et rejoignit Heller et Mike.
— Doux Jésus ! Écoute, môme, pour ce prix-là, je peux voler et maquiller quinze Cadillac dernier modèle !
— Môme, dit Mike, je ne te ferai pas payer ton nouveau permis de conduire. Cadeau de la maison. Honnêtement, Bang-Bang, ça coûtera ce prix-là de refaire la voiture exactement selon ses instructions.
— Marché conclu, fit Heller.
Il sortit un rouleau de billets de sa poche et préleva dix mille dollars qu’il tendit au garagiste.
— Il vient de braquer un fourgon blindé ? demanda Mike à Bang-Bang.
— C’est de l’argent honnêtement braqué, dit Heller.
— Ah bon. Dans ce cas, je le prends. Comme acompte.
Et il entra dans son bureau pour faire un reçu.
— Quel nom j’écris ? cria-t-il. Non pas que ça ait de l’importance.
— Jerome Terrance Wister, dit Heller.
Oui, il avait vraiment perdu la raison. Trapp apprendrait qu’il était encore en vie et le retrouverait ! .Et avec une voiture aussi voyante, aussi différente…
Bang-Bang avait fini de charger la camionnette. Il fit cadeau à un Mike reconnaissant d’une caisse de Johnnie Walker golden label.
— Allez, monte, môme, lança Bang-Bang. Où est-ce que je te dépose ?
— Je vais à Manhattan, dit Heller.
— En ce cas, je te conduis à la gare. C’est plus rapide par le train.
Quelques minutes plus tard, ils étaient à la gare. Heller descendit.
— C’est ton vrai nom, môme ? Jerome Terrance Wister ? demanda Bang-Bang.
— Non. En fait, je m’appelle Pretty Boy Floyd.
Bang-Bang et Heller éclatèrent d’un rire tonitruant.
J’étais scandalisé. Pretty Boy Floyd avait été un gangster américain particulièrement célèbre, beaucoup trop célèbre pour qu’on le tourne en ridicule. Son nom était sacré.
— Qu’est-ce que je te dois ? demanda Heller.
— Toi, me devoir quelque chose ! Tu veux rigoler ou quoi ? (Il tendit le doigt vers la cargaison.) Pendant ces six mois de cabane, j’ai pas arrêté de rêver d’un verre de scotch ! Maintenant je vais pouvoir nager dedans !
Et il démarra en chantant.
Moi, je ne chantais pas. Juste au moment où je croyais que la situation ne pouvait pas être pire, voilà que j’étais dans un nouveau pétrin. En utilisant ce nom, Heller allait remettre Trapp sur sa piste – alors que je n’avais toujours pas la plaque. Et, en plus, il travaillait d’arrache-pied à la mission et il progressait. Je le sentais ! Il pouvait même réussir !
La tête me tournait. D’un côté, Heller ne devait PAS se faire tuer avant que j’aie trouvé le moyen de forger les rapports qu’il envoyait au capitaine Tars Roke. Et d’un autre côté, il fallait l’éliminer ou le mettre hors d’état de nuire, car il semblait bien qu’il eût mis au point quelque plan diabolique destiné à mener à bien la mission.
Je suis sorti dans le jardin, je me suis allongé et j’ai enfoui ma tête dans mes mains. Il fallait absolument que je garde mon calme, que je pense logiquement. Ce n’était pas le moment de perdre les pédales. Pourtant il y avait de quoi : je devais empêcher la mort d’un homme qu’il faudrait finalement tuer. Il était impératif que je trouve une solution, une solution quelconque !
Et ce (bip) de canari qui n’arrêtait pas de gazouiller dans son arbre ! Pour me narguer ! Rien que pour me narguer !
2
Heller remonta l’allée incurvée qui menait au Gracious Palms – cliqueti-clac, cliqueti-clac – et pénétra dans le vestibule. Il faisait très chaud en cet après-midi de fin d’été. Et comme c’était la morte-saison, l’endroit était désert.
Au moment où il allait s’engager dans l’escalier pour se rendre au deuxième, l’un des gardes en smoking apparut et dit :
— Attends une minute. T’as plus ta chambre, môme.
Heller s’arrêta net.
— Le directeur veut te voir, ajouta le gangster. Il est dans tous ses états.
Heller fit demi-tour et se dirigea vers le bureau de Vantagio.
— Non, fit le garde. Par ici. Il t’attend.
Et il poussa Heller vers l’un des ascenseurs. Ils montèrent et le malfrat appuya sur le bouton du dernier étage.
Ils sortirent et se retrouvèrent dans un couloir insonorisé aux murs recouverts de moquette. Le truand était derrière Heller et lui donnait de petites poussées dans le dos qui faisaient sauter l’image sur mon écran.
Tout au bout de l’interminable couloir, il y avait une porte ouverte par laquelle s’échappait la voix du directeur. Il injuriait des gens en italien. Il semblait absolument hors de lui !
Les personnes qui étaient avec lui dans la chambre s’agitaient dans tous les sens en jetant des objets çà et là.
D’une dernière petite poussée, le gangster envoya Heller au cœur du tumulte.
— Le voici, patron, dit-il.
Vantagio Meretrici écarta d’une bourrade une femme de ménage qui se trouvait sur son chemin et marcha droit sur Heller.
— Tu essayes de me mettre dans le pétrin ! cria-t-il. Tu veux me faire perdre mon travail !
Comme tout Italien qui se respecte, il avait parlé en agitant frénétiquement les mains. Il se passa un doigt sous la gorge, comme pour la couper.
— Tu aurais pu me faire tuer !
Il s’interrompit et hurla quelque chose en italien à l’adresse de deux femmes de ménage. Elles se précipitèrent l’une contre l’autre et l’une d’elles lâcha la pile de draps qu’elle tenait.
Ces Italiens… Ils sont si émotifs. Si mélodramatiques. J’ai baissé le son.
Sage précaution. Vantagio s’était approché et parlait encore plus fort qu’avant !
— C’était pas très correct comme façon d’agir ! T’introduire comme ça, sans rien dire !
— Si vous me disiez ce que vous croyez que j’ai pu faire…, commença Heller.