— Je ne crois pas ! Je sais ! rugit Vantagio.
— Si j’ai fait quelque chose…
— Oui, tu as fait quelque chose ! Tu m’as laissé te caser dans cette vieille chambre de bonne ! Tu n’as rien dit ! Elle était absolument furieuse ! Elle a pratiquement cramé l’écouteur du téléphone tellement elle était en rogne !
Il posa les mains sur les épaules d’Heller, leva la tête et le dévisagea. Sa voix se fit tout à coup larmoyante.
— Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu étais un ami de Babe ?
Heller prit une profonde inspiration.
— J’ignorais complètement que cet endroit lui appartenait. Je suis sincèrement navré.
— Écoute, môme. A l’avenir, ouvre-la, d’accord ? Plus jamais de cachotteries ! Maintenant, est-ce que ceci te convient ?
Heller regarda autour de lui. C’était une suite composée de deux pièces. Les murs du gigantesque salon étaient recouverts d’un carrelage d’onyx noir agrémenté de tableaux. La moquette, beige, était jonchée de petits tapis coûteux ornés de motifs dorés. Le mobilier, d’un beige plus clair, était tout en courbes harmonieuses. Quant aux lampes, c’étaient des statues dorées de jeunes filles en tenue d’Ève. Il y avait un balcon-jardin à l’extérieur du salon et, à travers les portes-fenêtres, on avait une vue superbe sur le building des Nations unies et son parc, ainsi que sur le fleuve.
Vantagio dit à Heller de tourner la tête. De l’autre côté de la pièce, il y avait un bar recouvert de cuir beige, derrière lequel s’élevaient un buffet doré et des volutes en fer forgé. Un barman vidait rapidement les étagères de tout l’alcool et déposait les bouteilles dans des cartons.
— Désolé, mais je ne peux pas laisser les boissons alcoolisées, dit Vantagio. Ça nous coûterait notre licence, vu que t’es mineur. Mais, ajouta-t-il en toute hâte, nous allons remplir le frigo de toutes les boissons possibles et imaginables. Et nous te laisserons les grands verres à cocktail. Tu pourras les remplir de glaçons avec la machine que tu vois là-bas. Et on te fera monter du lait frais tous les jours. Et aussi des ice-creams, d’accord ?
Il avait posé cette question d’une voix suppliante.
Ensuite, il montra à Heller la batterie de tiroirs et de placards qui se trouvaient derrière le bar. Puis il vint se planter devant lui.
— Écoute, môme. Les sandwiches, c’était juste une blague. On n’a pas de restaurant parce qu’on sert uniquement dans les chambres. Mais nous avons les meilleurs chefs et la cuisine la plus sophistiquée de New York. Tu peux commander ce que tu veux. T’as envie de quelque chose juste maintenant ? Qu’est-ce que tu dirais d’un faisan sous cloche ?
Il n’attendit pas qu’Heller eût répondu. Il hurla quelques mots en direction de la chambre à coucher et plusieurs femmes de ménage en émergèrent précipitamment. Il escorta Heller jusqu’à la chambre et la lui désigna en agitant les bras.
— J’espère que ça te conviendra, fit-il d’une voix implorante.
La pièce était vaste. Le plafond et les murs étaient entièrement couverts de miroirs dont chacun était enchâssé dans un cadre d’onyx noir. Un énorme lit circulaire occupait le centre de la pièce. Le couvre-lit de soie noire était orné d’hibiscus dorés. Des petits tabourets rouges avaient été disposés tout autour du lit. Quant à la moquette, elle était pourpre.
Il y avait aussi quatre haut-parleurs encastrés dans les murs et encadrés par des frises dorées représentant des filles nues. Vantagio courut vers le mur et montra les boutons de sélection à Heller : musique pour se soûler ; musique sensuelle ; passionnée ; frénétique ; apaisante.
Ensuite Vantagio entraîna Heller dans la salle de bains. Elle était entièrement moquettée. Au centre, s’étendait un énorme bassin romain dans lequel une demi-douzaine de personnes auraient tenu sans problème. Sur le côté, je vis plusieurs douches à massage, ainsi qu’une rangée de placards remplis de produits en tout genre. Il y avait aussi des toilettes ainsi que deux bidets avec toute une série de poires. Heller examinait un appareil appelé distributeur de serviettes chaudes. Il appuya sur le bouton et une serviette fumante atterrit dans ses mains. Il s’essuya le visage.
Vantagio le ramena dans le salon.
— Alors ça te va ? C’est la suite qui avait été spécialement aménagée pour le Secrétaire Général, l’ancien, celui qui a été assassiné. Je sais qu’elle est plutôt modeste, mais elle est plus spacieuse que les autres. Nous ne l’utilisons presque jamais, aussi tu ne seras plus obligé de déménager. Ça faisait tellement longtemps qu’elle n’avait pas servi que nous avons dû faire le ménage en catastrophe. Les autres suites sont plus luxueuses, mais je me suis dit que pour un jeune garçon comme toi, celle-ci conviendrait mieux. Tu penses que ça ira ?
— Par tous les Dieux, oui, dit Heller.
Vantagio émit un sifflement de soulagement.
— Écoute, môme. Je te pardonne tout et nous pourrons à nouveau être amis si tu décroches ce téléphone et si tu appelles Babe. Elle attend ton coup de fil depuis le début de l’après-midi !
Sur un signal de Vantagio, un domestique poussant un petit chariot contenant les bagages d’Heller se rua dans la pièce. Il faillit renverser Heller.
Celui-ci décrocha le combiné, la standardiste le mit aussitôt en communication avec Bayonne – à l’évidence il s’agissait d’une ligne directe.
— C’est moi, madame Corleone.
— Oh, mon cher garçon. Mon très cher garçon !
— Vantagio m’a dit de vous appeler pour vous dire que la nouvelle suite me convenait, madame Corleone. Elle me convient parfaitement.
— Est-ce que c’est la suite du Secrétaire Général ? Celle avec les tableaux de maître qui représentent des filles polynésiennes ?
— Oui. Elle est très, très belle. Et la vue est superbe.
— Ne quittez pas, mon cher garçon. Il y a quelqu’un à la porte.
Il y eut un bruit de voix – à peine audible car Babe avait posé la main sur le microphone du combiné – suivi d’une exclamation stridente :
— Il a quoi ?…
Suivirent plusieurs phrases en italien, débitées à toute allure et trop étouffées pour être compréhensibles.
Babe reprit le combiné.
— C’est Bang-Bang ! Il vient d’arriver ! Je n’arrive pas à y CROIRE ! Oh, mon cher, mon très cher garçon ! Mon très, très cher garçon ! Merci, merci ! Je ne peux pas en parler au téléphone. Mais… Oh, mon cher garçon, MERCI !
Une avalanche de baisers retentirent dans l’écouteur ! Puis un rugissement :
— Passez-moi Vantagio !
Tout à coup je compris. Elle venait d’être mise au courant de la destruction du stock de whisky et d’enregistreurs de Faustino – deux millions de dollars de perte sèche – et de la mort d’Oozopopolis, son ennemi mortel !
Visiblement, Vantagio n’était pas très rassuré. Timidement, il prit le combiné.
— … si… gia… si, Babe. (Il était hagard.) No… non-si… Grazie, mia capa !
Il raccrocha.
Il prit la serviette fumante des mains d’Heller et s’essuya le visage.
— C’était Babe, dit-il. (Il regarda Heller.) Môme, je ne sais pas ce que tu as fait, mais ça a dû être quelque chose ! Elle m’a dit que je n’étais pas viré, mais j’ai comme l’impression que je n’ai pas fini de l’entendre, cette histoire de chambre de bonne. (Il se ressaisit.) Mais elle a raison. Je ne t’ai pas montré assez de reconnaissance. C’est vrai que tu as sauvé l’endroit et que tu m’as sauvé la vie. Je t’ai manqué de respect. Alors je te présente toutes mes excuses. D’accord, môme ?