Ils se serrèrent la main.
— Maintenant, continua Vantagio, il y a autre chose. C’est la meilleure suite que nous puissions t’offrir, mais Babe m’a dit que tu n’as pas de voiture. Tu dois aller t’en acheter une. N’importe laquelle, celle que tu veux. Nous avons notre propre parking souterrain, tu sais. Et je lui ai dit que tu n’avais presque pas de vêtements. Nous avons un tailleur génial. Je vais le faire venir pour qu’il prenne tes mesures et pour qu’il te fasse une garde-robe complète. T’auras des vêtements sur mesure, et dans les meilleures étoffes. Ça te va ?
— Vraiment, je ne peux accepter…
— Tu ferais mieux d’accepter, môme. On est amis. Ne me fourre pas dans un nouveau pétrin ! Maintenant, est-ce qu’il y a autre chose que tu désires ?
— Eh bien… Je ne vois pas de poste de télévision…
— Par la Madone, heureusement que tu ne lui as pas parlé de cet oubli ! Personne ne regarde la télé dans une maison de passe. Ça ne m’était pas venu à l’idée. Je vais envoyer quelqu’un en acheter une. D’accord, môme ?
Heller hocha la tête. Vantagio alla jusqu’à la porte puis revint.
— Môme, je sais ce que tu as fait ici. Tu as sauvé le Gracious Palms. Mais tu as dû faire autre chose… Cependant, ça n’explique pas tout… Elle te traite si différemment des autres. Est-ce que tu pourrais me dire, juste entre nous, de quoi vous avez parlé, elle et toi ?
— De généalogie.
— C’est tout ?
— C’est tout. Il ne s’est rien passé d’autre aujourd’hui.
Vantagio le dévisagea avec gravité. Puis il éclata de rire.
— Pendant une minute, tu as failli me faire marcher. Bon, ça ne fait rien. J’ai de la chance de t’avoir pour ami.
Il se dirigea vers la porte mais s’arrêta brusquement.
— Ah oui. Babe a dit que tu pouvais avoir toutes les filles que tu voulais et au diable la loi ! A plus tard, môme.
3
Mon attention fut brutalement détournée de l’écran par un coup sur la porte du passage secret qui conduisait de ma tanière au bureau. J’avais été obligé de menacer Faht des pires représailles pour bien faire entrer dans sa grosse cervelle ramollie qu’il devait immédiatement me faire parvenir, par un messager de l’Appareil, tout rapport en provenance d’Amérique.
Oui, c’était bien un rapport qu’on avait glissé par la fente de la porte ! Je le pris et l’ouvris avec des doigts tremblants. Peut-être que Raht et Terb s’étaient enfin montrés à la hauteur. Peut-être qu’ils avaient une solution ! Je me mis à lire.
Nous pensons qu’il s’est fait tuer. Nous avons découvert qu’il a été emmené jusqu’aux ordures et qu’il se trouve maintenant quelque part au fond de l’Atlantique. Sachez que nous ne ménageons pas nos efforts.
Les idiots ! La boutique s’était débarrassée des vêtements qui contenaient les mouchards !
Cependant, mon accès de colère eut pour effet de renforcer ma détermination : il était temps de passer à l’action. Dans un premier temps, j’étudierais soigneusement la suite d’Heller, ainsi que chaque centimètre carré du Gracious Palms, et je noterais très exactement ses habitudes et les endroits où il rangeait telle ou telle chose. Ensuite, déguisé en officier turc affecté aux Nations unies, je m’introduirais dans la maison de passe, je crochèterais la serrure de sa suite, je fouillerais ses bagages, je m’emparerais de la plaque, je déposerais une bombe et je détalerais. C’était un plan génial. Il m’était venu en une fraction de seconde. Si je réussissais à faire tout ça, Heller serait mort, mort, mort, et Soltan Gris resterait en vie !
Avec une expression déterminée, je retournai m’asseoir devant mon écran. Je savais qu’Heller ne tarderait pas à défaire ses bagages car le domestique avait laissé le chariot dans la pièce.
Il continuait d’explorer la suite. Elle n’était peut-être pas aussi belle que son appartement du Club des Officiers de Voltar, mais elle possédait un charme tout particulier : les filles ! Les pieds de lampe avaient la forme d’un buste de femme et les tapis étaient ornés d’une fille tissée de fil d’or.
Heller s’arrêta devant l’un des tableaux qui pendaient au mur. Il l’examina longuement et dit quelque chose en voltarien que je ne parvins pas à saisir. C’était un très beau tableau : une fille à peau brune, « vêtue » de fleurs rouges, se tenait devant quelques palmiers et l’océan. De l’art conceptuel, comme disent les connaisseurs – l’art conceptuel qui a été l’un des courants majeurs de l’école moderne.
Il se pencha pour lire la signature. Gauguin.
Je connais bien la valeur des tableaux : c’est normal pour quelqu’un comme moi, qui s’intéresse presque exclusivement à l’argent. S’il s’agissait d’une œuvre originale, elle valait une fortune !
Je revins rapidement en arrière pour savoir ce qu’Heller venait de dire. Je sais que, personnellement, ma première réaction aurait été de voler le tableau – et je me demandais si je n’allais pas inclure cela dans mon plan. Je tenais à connaître les intentions d’Heller vis-à-vis du Gauguin.
Il avait dit : les immigrants !
Ah, l’un de ces peuples d’Atalanta dont Krak et lui avaient l’habitude de s’entretenir.
Il se planta devant un deuxième Gauguin.
Une voix perçante retentit dans la pièce.
— Non, non, non !
C’était la maquerelle en chef, madame Sesso. Sa moustache frémissait. Elle agitait un doigt réprobateur.
— Non ! Les zeunes garçons, ça né doit pas régarder les imazes cossonnes ! Vous né férez pas les choses dégoûtantes ici ! Si lé zeune signore, il veut regarder les filles nues, il doit faire ça comme il faut !
Du doigt, elle lui indiqua qu’il ne devait pas bouger d’un millimètre, puis elle s’empara du téléphone et y déversa un chapelet de paroles en italien. Elle raccrocha violemment.
— Z’aurais eu des gros ennuis si ça s’était ébruité que zé vous apprénais à régarder les imazes cossonnes ! Mama mia ! Qu’est-cé qué les clients auraient pensé !
Des bruits de pas rapides. Quelqu’un arrivait en courant. Une jeune femme de petite taille entra précipitamment. Elle paraissait être au bord de la panique !
Elle avait un petit nez, des dents parfaites, des cheveux de jais et une poitrine ferme qui pointait fièrement. Sa peau était cuivrée. Elle portait des bas, une minuscule chemise de nuit et un peignoir de soie qu’elle avait hâtivement jeté sur ses épaules. Une Polynésienne !
Appétissante !
— De qui s’agît-il ? demanda-t-elle.
— Z’ai surpris cé zeune signore ici en train de régarder les imazes cossonnes sur lé mur. Minette, tu vas tout dé suite sauter dans son lit ! Allez, vite ! Vite !
— Non, non, protesta Heller. Je veux juste jeter un coup d’œil !
— Haha ! fit Minette. Un voyeur.
— Non, non, dit Heller. Il y a des gens sur Manc… dans mon pays natal qui sont exactement comme vous. Je voulais juste regarder si…
— Ah, je vous l’avais dit, madame Sesso. Un voyeur ! Quelqu’un qui prend son pied en matant !
Madame Sesso se dirigea sur Minette avec une expression résolue.
— Dans cé cas, tu vas laisser lé zeune signore régarder !
Et elle tira sur la chemise de nuit de Minette. Le vêtement glissa, découvrant ses seins fermes et altiers. Deux beaux melons dorés !
Minette recula.