— Madame Sesso, vous êtes cruelle ! C’est la morte-saison. Ça fait trois semaines que je n’ai pas eu d’homme ! Mon lit est vide et ça me rend à moitié folle. Toutes les filles parlent de ce garçon. Si je me déshabille, je sais que je vais avoir envie de lui, madame Sesso.
Madame Sesso se rua sur elle, attrapa l’une des épaules du peignoir et tira d’un coup sec. Le peignoir s’envola et atterrit sur le visage d’Heller. Il n’y voyait plus rien.
— Tu vas té déshabiller et tout dé suite ! beugla madame Sesso.
Heller essayait de retirer le peignoir de son visage.
— D’accord ! dit Minette d’une voix stridente. Je vais aller chercher ma jupe tressée et me mettre des fleurs dans les cheveux. Ensuite je ferai mon strip. Mais à une condition : après, il devra me…
L’image sauta brusquement pour être remplacée par des stries ! Et à la place du son, il n’y eut plus qu’un grondement !
Plus d’image, plus rien ! Juste ce grondement !
Quel choc !
Une interférence !
C’était la première fois que j’étais victime d’une interférence avec ce matériel.
Ce fichu engin m’avait lâché !
J’ai vérifié l’alimentation. Oui, tout était en ordre de ce côté-là. J’ai monté le son, mais cela n’a fait qu’augmenter le grondement. On était loin du noir total et du silence quand Heller dormait.
Pendant un moment, je me suis demandé si cela ne venait pas d’une surcharge émotionnelle chez le sujet.
Je me suis trituré la cervelle pour essayer de trouver une explication, j’ai envisagé toutes les hypothèses possibles et imaginables. Finalement, j’ai sorti le manuel d’instructions. Je ne l’avais jamais lu en entier.
Je l’ai feuilleté et, à l’avant-dernière page, je suis tombé sur le paragraphe suivant :
AVERTISSEMENT
Étant donné que ce matériel est utilisé dans un corps à base de carbone et d’oxygène, il sera, bien entendu, extrêmement sensible aux ondes des atomes et des molécules de carbone.
A notre connaissance, il n’y a qu’une chose qui puisse perturber l’onde double venant du sujet : une source émettrice de carbone. On rencontre très rarement ce genre de source, néanmoins il serait bon de prévenir l’espion et de lui dire de se tenir à au moins trente mètres d’une telle source d’énergie s’il en existe sur la planète où il opère.
Comme explication, c’était plutôt mince. Et, bien entendu, il n’était pas question de prévenir Heller, puisqu’il ne savait pas qu’il était sous surveillance.
Le prévenir de quoi, d’ailleurs ?… C’était quoi, une source émettrice de carbone ?… Pour une fois, je regrettais d’avoir passé mon temps à dormir durant les classes de l’Académie. A l’évidence, Heller se trouvait à moins de trente mètres d’une de ces « sources ». Mais était-ce possible sur une planète comme la Terre où l’électronique en était encore à un stade primitif ?
En tout cas, quelle que fût la cause de la panne, j’étais coincé ! J’ai baissé le son. J’ai regardé la bouillie informe sur mon écran. Hagard, désespéré, je me suis affaissé sur mes machines.
Il était minuit, heure locale. Toutes ces journées de stress intense m’avaient épuisé.
Je franchis la porte secrète et pénétrai dans ma chambre à coucher. J’appelai le cuisinier et je lui dis de se lever et de me préparer un bol de soupe bouillante. Après un temps, je réussis à trouver le sommeil.
Je m’éveillai en sursaut. Il faisait toujours nuit et tout était silencieux. Silencieux ?… Oui ! Les grondements de l’écran s’étaient tus dans la pièce d’à côté !
Je me ruai dans ma chambre secrète.
L’image était revenue ! Aussi parfaite que possible !
Heller était assis dans le salon de sa suite et regardait la télé ! Je jetai un coup d’œil à ma montre. Il était environ sept heures du soir à New York. L’heure du journal télévisé.
Comment cela s’était-il terminé avec Minette ?
Avait-elle eu le dernier mot ?
Est-ce qu’Heller l’avait laissée faire son strip-tease avant de l’emmener au lit, comme elle l’avait demandé ?
Impossible de savoir. Impossible de deviner.
Le présentateur du journal avait le type sud-américain. Il n’arrêtait pas de parler de meurtres et d’assassinats. Soudain, il dit :
« Cet après-midi, à la sortie du Lincoln Tunnel, côté New Jersey, les automobilistes new-yorkais ont eu la chance et le plaisir de voir une gigantesque boule de feu s’élever dans le ciel. Aussitôt, d’innombrables personnes ont appelé la compagnie des télécommunications pour demander si la troisième guerre mondiale avait éclaté. (Il émit un petit rire.) Mais elles ont été immédiatement rassurées en apprenant qu’il s’agissait simplement de l’explosion d’un entrepôt de la Société Acme de Peintures Automobiles. On estime que l’entrepôt renfermait plusieurs dizaines de milliers de litres de peinture. La compagnie d’assurances a déclaré que l’explosion était due à un incendie volontaire, car la Société Acme venait de souscrire une police d’une valeur de cent mille dollars. Onze cadavres ont été découverts à proximité de l’entrepôt.
Aucun n’a pu être identifié. (Le présentateur sourit.) Mais c’est ça, la vie dans le New Jersey. »
J’en conclus que c’était sans doute une chaîne new-yorkaise !
Tiens, qu’est-ce que c’était que ça ?… Une ombre ?…Non, une main et un bras, juste devant le visage d’Heller ! Une main qui venait de la gauche d’Heller. Mais il ne la regardait pas.
La main tenait un objet !
Une fourchette !
Quelqu’un lui donnait à manger pendant qu’il regardait la télé !
La main disparut et la voix du présentateur fut couverte par un bruit de mastication.
Il y avait quelqu’un avec Heller ! Minette ?
Est-ce qu’elle avait eu le dernier mot, après tout ?
Le présentateur relatait d’une voix monotone une vague d’attaques à main armée contre des célébrités. La liste était interminable.
Heller tourna légèrement la tête vers la droite. Attendez un peu ! Qu’est-ce que c’était que ça ? Quelque chose de blanc à droite du poste de télévision !
Je finis par discerner ce que c’était : deux paires de pieds ! Deux pieds chaussés de mules et deux pieds nus !
Je distinguai également un murmure qui, jusque-là, m’avait échappé à cause de la télé.
En toute hâte, j’ai repassé l’enregistrement sur mon deuxième écran et j’ai monté le son. Deux voix féminines ! Minette et une autre fille ?
Au milieu du boucan de la télé, j’ai fini par saisir ce que disait l’une des filles. Elle avait l’accent du Middle West.
— … et permets-moi de te dire, ma chérie, qu’il était très, très bon ! Je n’ai jamais eu meilleur…
Puis l’autre fille parla. Sa voix était à peine audible. Était-ce Minette ? J’ai encore monté le son et réglé les graves et les aigus.
— … et, honnêtement, je ne croyais pas que c’était possible d’avoir autant d’orgasmes en une seule…
Elle avait l’accent anglais ! Aucune des deux filles n’était Minette !
Le présentateur donna quelques informations sur les cours de la Bourse avant d’enchaîner :
« Cet après-midi, un porte-parole du ministère des Finances a signalé la disparition d’Oozopopolis, le chef du BAFT pour le New Jersey, et de plusieurs agents du Trésor Public. Il a démenti la rumeur selon laquelle ils auraient détourné d’importantes sommes d’argent, encore qu’il soit de notoriété publique qu’Oozopopolis possédait de nombreux comptes en banque aux Bahamas. Tous les aéroports, de ce côté-ci du fleuve, sont sous surveillance. (Il émit à nouveau un petit rire amusé.) Mais c’est ça, la vie dans le New Jersey, pas vrai, bonnes gens ? »