Ses yeux restèrent fixés quelques instants sur « 300 000 dollars ».
Ensuite il étudia les différents marchés, avec les prévisions pour la journée et leurs interminables colonnes de chiffres. Puis il passa aux cours de la Bourse et à leur fatras d’abréviations incompréhensibles.
La porte du bureau de Vantagio s’ouvrit. Le petit Italien sortit avec un géant basané qui portait un turban. Ils étaient en pleine discussion. J’ai monté le son en toute hâte.
Ils parlaient en anglais. L’homme au turban remerciait Vantagio d’avoir rectifié la note. Il tourna la tête et aperçut Heller.
— Tiens, une nouvelle tête, remarqua-t-il.
— Oh, vous voulez parler du jeune garçon, dit Vantagio. Que ça reste entre nous. Son père est un personnage très important. Un musulman. Il a épousé une actrice américaine. C’est leur fils. Il va à l’université et son père a tenu à ce qu’il habite ici. Nous ne pouvions pas dire non. Il y aurait eu d’interminables répercussions diplomatiques si nous avions refusé.
— Je puis vous apporter quelques éclaircissements sur ce point. Il vous faut comprendre la religion musulmane. (Il se mit à parler sur un ton professoral.) Voyez-vous, au Moyen-Orient, la tradition veut que les enfants, et tout particulièrement les enfants mâles, soient élevés dans un harem. Cette maison close est probablement ce que son père a trouvé de plus approchant d’un harem aux États-Unis. Rien de plus naturel, vraiment.
— Eh bien, merci d’avoir éclairci ce petit mystère, dit Vantagio, qui n’était pas docteur ès sciences politiques pour rien.
— Je vais aller le saluer dans sa langue natale. Comme ça il ne se sentira pas trop dépaysé.
Et il marcha droit sur Heller ! Il s’arrêta devant lui et le grafitia du traditionnel salut arabe – une série complexe de gestes de la main. Ensuite il dit quelque chose qui ressemblait à « Aliekoum sala’am » et se lança dans un long discours. En arabe !
Misère ! Heller ne parlait pas arabe !
Il se leva et, avec des manières parfaites, reproduisit très exactement la référence et les gestes de l’homme au turban. Puis il dit :
— Je suis sincèrement désolé, mais je n’ai pas le droit de parler ma langue maternelle pendant mon séjour aux États-Unis. Mais je vais très bien et je vous souhaite de passer une excellente soirée.
Tous deux s’inclinèrent.
Le géant enturbanné retourna auprès de Vantagio.
— Un jeune homme très bien éduqué. Je vous l’avais bien dit qu’il avait été élevé dans un harem. Ça s’entend à son accent. Mais je garderai votre secret, Vantagio. Surtout qu’il s’agit du fils de l’Aga Khan.
Il prit congé de Vantagio et alla rejoindre un petit groupe de diplomates près de l’entrée. Aussitôt il leur parla à voix basse et les regards convergèrent furtivement vers Heller. Pas de doute, le secret était bien gardé. Par tout le monde.
Une demi-heure s’écoula pendant laquelle Heller finit sa pile de journaux. Puis il resta assis là, immobile, silencieux. Brusquement, le délégué en second du Maysabongo émergea de l’ascenseur et s’élança vers la réception.
— Où est ce pourceau de Tringlimo ?
Le réceptionniste regarda autour de lui d’un air inquiet. Aucun des gardes ne se trouvait dans le hall.
— J’exige que vous me le disiez ! gronda le délégué. Je l’exige expressément !
Il avait attrapé le réceptionniste par le col.
Heller se leva. L’imbécile. On venait pourtant de lui dire que le gars dissimulait un kriss dans sa manche. Les kriss, avec leur lame ondulée en forme de flamme, sont les poignards les plus meurtriers du monde ! Et moi qui n’avais toujours pas récupéré cette maudite plaque !
— Catina n’est pas là ! rugit le délégué en second. Elle est avec Tringlimo ! Je le sais !
La porte de l’ascenseur s’ouvrit et un homme mince vêtu d’un costume trois pièces et tenant un parapluie en sortit.
— Tringlimo ! hurla l’autre. Ennemi du peuple ! Belliciste, capitaliste ! Mort à l’agresseur !
Et il se rua à travers le hall. Le réceptionniste appuyait frénétiquement sur ses bourdonneurs. Tringlimo battit en retraite et essaya de regagner l’ascenseur.
D’un petit geste sec, le représentant du Maysabongo fit jaillir le kriss dans sa paume. La lame d’acier faisait au moins cinquante centimètres !
Il abattit l’arme. La lame fendit l’air en sifflant !
Et fit une entaille dans le gilet de Tringlimo !
Il leva son poignard pour frapper à nouveau.
Soudain Heller fut devant lui !
La lame siffla pour la deuxième fois.
Heller lui saisit le poignet !
Et lui enfonça son pouce dans le dos de la main. L’arme tomba.
Heller la rattrapa par le manche avant qu’elle touche le sol.
Deux gardes arrivèrent. Il leur fit signe de s’éloigner, puis il poussa amicalement Tringlimo et le délégué du Maysabongo dans l’ascenseur.
— Quel est le numéro de la chambre de Catina ? demanda-t-il en posant la main gauche sur les boutons d’étage.
Les deux hommes le regardèrent fixement. Il s’amusait à faire sauter le kriss dans sa paume.
— Allez, allez, dit-il. Dites-moi au moins à quel étage. Comme ça nous pourrons la trouver.
— Qu’est-ce que vous avez l’intention de faire ? interrogea le délégué du Maysabongo.
— Eh bien, elle a incommodé deux hommes importants. Il va falloir la tuer, bien sûr.
Et il fit de nouveau sauter le poignard dans sa paume.
— Non ! cria Tringlimo. Pas Catina !
— NON ! hurla le délégué. Pas ma Catina adorée !
— Le règlement de la maison est très strict sur ce point, dit Heller. Vous alliez vous tuer à cause d’elle. Nous ne tolérons pas ce genre de chose !
— Je vous en prie, gémit Tringlimo.
— Je vous en prie, épargnez-la, supplia l’autre.
— J’ai bien peur qu’il n’y ait pas d’autre solution.
— Oh, mais si ! Il y a une solution ! s’écria le délégué d’un air triomphant. Tenons une conférence !
— Exact ! fit Tringlimo. C’est la solution correcte en cas de conflit international !
Et tous deux s’assirent, face à face, sur les banquettes de l’ascenseur.
Heller appuya sur le bouton « hors service » et sortit.
L’un des gardes italiens vint à sa rencontre.
— Merci, môme. Tu manies le couteau comme un chef. Mais tu devrais m’écouter quand je te donne un conseil. Ils ont l’immunité diplomatique, tu sais, et on peut pas les arrêter pour quoi que ce soit, quels que soient les crimes qu’ils commettent. Par contre, on peut appréhender les Américains respectueux des lois, autrement dit des gars comme toi et moi. C’est pour ça que nous nous barrons quand l’autre fou se pointe. Mais bon, peut-être qu’il va se tenir tranquille maintenant.
Vantagio sortit de son bureau et Heller lui remit le kriss.
Les deux ex-ennemis émergèrent de l’ascenseur.
— Nous sommes parvenus à un accord, annonça Tringlimo. Occupation bilatérale du territoire.
— Oui, confirma le délégué du Maysabongo. J’aurai Catina le lundi, le mercredi et le vendredi et lui l’aura le mardi, le jeudi et le samedi.
— Le dimanche nous devons rester avec nos femmes, ajouta Tringlimo.
— Vantagio, est-ce que nous pourrions vous emprunter votre bureau pour ratifier et signer le traité ?
Heller les suivit du regard jusqu’à ce qu’ils eussent disparu à l’intérieur du bureau.