Il bâilla.
Il alla prendre ses journaux, monta dans l’ascenseur et se rendit au dernier étage.
Il remontait le couloir qui menait à sa suite quand une porte s’ouvrit. Une jeune femme s’élança au-dehors et lui courut après. Elle portait un peignoir de soie. Mais elle ne l’avait pas fermé et il flottait autour d’elle, dévoilant tout. C’était une brune – d’une beauté à vous couper le souffle !
— Ah, te voilà enfin, beau gosse. L’endroit est plutôt mort ce soir. Quelques-unes des filles disent que tu as quelque chose de tout nouveau, quelque chose de mignon tout plein. (Elle le regarda avec une expression aguicheuse et lui caressa le bras.) S’il te plaît. Oh, s’il te plaît, est-ce que je peux venir avec toi pour te…
Il y eut un éclair et l’image disparut brusquement. L’écran se mit à vrombir. L’interférence était revenue.
Mais il n’y avait pas que cela qui me préoccupait. Heller semblait porter beaucoup d’intérêt à son passe-temps préféré – la vitesse. Et il cherchait un endroit tranquille à la campagne. En réfléchissant un peu, peut-être pourrais-je assembler les pièces de ce puzzle.
Mais j’eus beau me triturer les méninges jusqu’au petit matin, je ne parvins pas à me figurer comment on pouvait piloter une voiture de course dans un terrain planté d’arbres. Ni pourquoi on ferait une telle chose.
5
Il était trois heures de l’après-midi en Turquie quand je me suis réveillé. Abruti de sommeil et sans vraiment réfléchir à ce que je faisais, j’ai gagné mon bureau secret et, comme un imbécile, j’ai jeté un coup d’œil à l’écran.
J’ai failli m’évanouir !
Je regardais dans le vide d’une hauteur de vingt étages !
Je crus que j’allais tomber !
Tout en bas, dans la rue, les gens étaient des points minuscules. Quant aux voitures, on aurait dit des modèles réduits !
Mes nerfs avaient été mis à rude épreuve dernièrement. Le choc que je venais de subir m’acheva. Je décollai mon regard de l’écran et je m’effondrai sur une chaise. Après un moment, je réussis à maîtriser ma nausée et je risquai un autre coup d’œil.
Que Diables fabriquait-il ?
Il était perché sur le dôme qui couronnait le Gracious Palms. Cinq mètres plus bas, sur la surface plane du toit d’asphalte, une prostituée vêtue d’un survêtement vert était occupée à tendre un filin qui partait du dôme.
Il posait une antenne de télévision ! Sur la boîte qu’il tenait en équilibre sur ses genoux, je lus :
ANTENNE TV TÉLÉCOMMANDÉE ENTIÈREMENT AUTOMATIQUE AVEC AMPLIFICATEUR DE SIGNAL – A MONTER SOI-MÊME. PRATIQUE ET GÉNIAL, C’EST UN PRODUIT «JIM»
Il avait fixé le pied de l’antenne sur la calotte bétonnée du dôme et installait l’amplificateur. Il regarda autour de lui. Sur les toits alentour, il y avait des systèmes similaires. Il avait dû commander le sien la veille.
Ho, ho ! Donc il n’était pas le seul à avoir des problèmes de signal ! Oui, mais attendez un peu ! Cela signifiait que sa télé avait été en panne pendant les heures où mon appareillage avait cessé de fonctionner. Conclusion : les filles n’étaient pas venues dans sa chambre pour regarder la télé !
Il acheva de monter l’amplificateur et, la boîte sous un bras, il entama sa descente le long du filin.
Je le tenais. Transgression du Code ! C’était un filin de sécurité de spatial ! Il avait du matériel voltarien dans ses valises !
Tout en descendant, il fixait le câble de l’antenne à la pierre au moyen d’une agrafeuse.
Il posa les pieds sur le toit et se tourna vers la fille. Imaginez un peu : une prostituée new-yorkaise tenant un filin de sécurité fabriqué dans la Cité Industrielle, planète Voltar ! J’ai observé la scène avec avidité, tel un oiseau de proie. Est-ce qu’elle s’était aperçue de quelque chose ? Tout en dépendait ! Si elle remarquait quoi que ce soit, je pouvais ordonner à Heller de revenir et l’envoyer devant une cour martiale !
— Tiens, voilà ta corde à linge, mon chou, dit-elle. Qu’est-ce que je fais maintenant ?
Il prit le filin, lui donna une petite secousse pour le détacher du dôme et l’enroula autour de son poignet à mesure qu’il tombait – un de ces gestes de frimeur dont sont coutumiers les spatiaux. Je n’ai jamais réussi à comprendre comment ils font.
— Tu vas débobiner ce câble, Martha, répondit-il. Jusqu’à l’extrémité du toit, là-bas. Je vais le fixer derrière toi.
— Très bien, mon trésor, roucoula-t-elle.
Elle passa une tige au centre de la bobine et se mit à dérouler, avec Heller sur ses talons qui agrafait le câble le long du parapet.
C’est alors que je pris conscience d’un autre fait. Heller devait savoir d’où l’interférence provenait. Le toit sur lequel il posait le câble faisait plus de cent mètres de long, c’est-à-dire deux fois la largeur de l’immeuble. Et l’antenne qu’il avait installée se trouvait obligatoirement à l’extérieur de la zone d’interférence. A partir de ces éléments, je tentai aussitôt de calculer où se situait l’interférence, car non seulement j’étais curieux de savoir ce qu’il fabriquait réellement dans sa suite, mais il fallait aussi que je découvre la cachette de la plaque. Je m’embrouillai dans mes calculs et laissai tomber.
La fille arriva au bout du toit.
— Qu’est-ce que je fais maintenant, mon joli ?
— Tu vas aller dans ma chambre ouvrir la porte-fenêtre, sortir sur le balcon et me tenir à nouveau le filin de sécurité.
Elle partit en courant. Heller attacha le filin à la bobine et le fila jusqu’au balcon, quelques mètres plus bas. La fille apparut sur le balcon et attrapa la bobine.
Heller fixa solidement le filin au parapet, l’enfourcha…
Je détournai la tête. Ce type me rendait dingue ! Il était complètement inconscient. Ça ne lui faisait ni chaud ni froid de se promener dans le vide et de risquer sa peau. Je l’entendis poser les agrafes dans la pierre tandis qu’il descendait, mais je refusais de regarder. Je savais que je verrais des gens et des véhicules microscopiques, TOUT EN BAS !
Brusquement je reconnus le son familier d’une perceuse désintégratrice. Je risquai un regard. Il était sur le balcon et avait détaché le filin du parapet. Il était occupé à percer un trou dans le mur pour y faire passer le câble. Avec une perceuse désintégratrice voltarienne !
J’ai guetté très attentivement la réaction de la fille. Elle avait devant les yeux un petit gadget pas plus grand que la paume, sans foret, et qui faisait dans la paroi un petit trou de la dimension exacte. Pas d’étincelles, pas d’éclats de pierre. Un véritable miracle technologique sur une planète comme celle-ci. Tout ce que la fille avait à dire, c’était : « Hé, mec, c’est quoi ce bidule qui mange la pierre ? », et je tenais Heller ! Mais elle dit :
— Je vais appeler la cuisine pour qu’ils te servent un breakfast, mon chou.
Elle disparut dans le salon. J’étais effondré.
Heller la suivit. Il brancha le câble d’antenne au poste de télévision qu’il alluma et il joua pendant quelques instants avec la télécommande afin de faire pivoter l’antenne sur le toit et régler l’image.
— Hé ! s’écria la fille ! L’image est géniale ! On a réussi !… Le petit déjeuner arrive dans une minute.
Heller entreprit de ranger le filin et la perceuse dans sa mallette à outils. Aha ! Comme je n’avais pas d’interférence, j’allais savoir où il cachait son matériel. Car, bien entendu, il était obligé de le dissimuler pour ne pas violer le Code.