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Mais je pouvais me permettre de faire preuve d’une certaine indulgence à son égard. C’était un homme condamné.

Il se rendit aux coffres-forts et s’arrêta devant le sien. Ce coup-ci, je pus noter la combinaison.

Il étala les billets à l’intérieur du coffre.

L’endroit était silencieux. Soudain, je perçus des voix. Je montai le son. Une conversation téléphonique en italien ! On utilisait un téléphone muni d’un haut-parleur car j’entendais les deux interlocuteurs.

— … ce n’était pas une raison pour le laisser faire la grasse matinée.

La voix de Babe Corleone !

— Mais Babe, les filles n’y étaient pour rien. (Je reconnus la voix de Vantagio.) Ces deux huiles de l’ONU dépensent la moitié de leur budget diplomatique ici. Il a bien fait de les empêcher de s’entre-tuer.

— Vantagio, est-ce que tu insinuerais que je n’apprécie pas ce qu’il a fait ?

— Non, non, mia capa !

— Vantagio, est-ce que tu essaierais de te mettre en travers de la carrière de ce garçon ?

Heller comptait son argent, billet par billet. Il paraissait douter de l’authenticité de certaines coupures.

Apparemment, la dernière remarque de Babe avait laissé Vantagio sans voix.

— Oh, mia capa, hoqueta-t-il après quelques secondes, comment pouvez-vous dire une chose pareille ?

— Tu sais parfaitement que l’éducation, c’est important. Tu es jaloux. Dis-moi, tu veux qu’il finisse comme certains minables que tu connais bien ?

— Mais non ! gémit Vantagio.

— Alors voudrais-tu avoir l’amabilité d’éclairer ma lanterne. Je t’écouterai. Je n’élèverai pas la voix. Je t’écouterai avec patience. Avant-hier, je lis dans le journal que les inscriptions à l’Université d’Empire démarrent le lendemain, et quand je te demande aujourd’hui, patiemment, tranquillement, pourquoi le garçon n’est pas allé s’inscrire, tout ce que tu trouves à me répondre, c’est : « Il a fait la grasse matinée. »

— Mia capa… commença Vantagio.

— Tu sais aussi bien que moi, et ce n’est pas le Bon Dieu qui nous contredira, que les garçons détestent l’école. Tu sais très bien qu’il faut les mener à la baguette, qu’il faut leur botter les fesses. Prends mes frères, par exemple – Dieu ait leur âme. Eh bien, il fallait tout le temps leur taper dessus, donc je sais de quoi je parle.

— Mia capa, je vous jure que…

— Laisse-moi parler et réponds à cette simple question, Vantagio : pourquoi n’as-tu pas affirmé ton autorité ? Pourquoi n’as-tu pas fait en sorte que ce garçon t’obéisse ? Non, inutile de discuter. Appelle-moi dans trente minutes exactement pour me dire qu’il s’est inscrit à l’université.

Il y eut un « clic » très sec. Babe avait raccroché.

Heller avait finalement conclu que les billets représentant Benjamin Franklin n’étaient pas des contrefaçons. Il disposa l’argent en piles égales. La somme qu’il avait comptée ne semblait pas le satisfaire car il secouait la tête.

Il fourra quinze mille dollars dans sa poche déjà passablement gonflée, ferma le coffre et se dirigea vers la sortie. La voix de Vantagio l’arrêta.

— Je peux te voir une minute, môme ?

Le petit Italien se tenait sur le seuil de son bureau. Heller le rejoignit. Vantagio avait l’air soucieux, déprimé. Il désigna un siège. Mais, comme tous les Italiens, il n’alla pas droit au but. Ils trouvent ça impoli.

— Alors, môme, comment tu t’entends avec les filles ?

Il avait parlé d’une voix morne.

— Oh, on n’a pas besoin de sortir d’une grande école pour savoir s’y prendre avec les femmes, répondit Heller en riant.

— Tu ne dirais pas ça si tu avais mon job.

Ha, ha ! Là, je tenais quelque chose. Vantagio était jaloux. Il avait peur qu’Heller l’évincé et prenne sa place !

— Cette entrevue tombe à pic, dit Heller. Vous êtes sans doute très bien placé pour me donner quelques conseils.

Aussitôt, Vantagio fut sur ses gardes.

— A propos de quoi ? fit-il.

Pas de doute, quelque chose le rongeait.

— Eh bien, j’ai pas mal d’argent, mais je crois qu’il va m’en falloir beaucoup plus.

— Pour quoi faire ?

— Il faut que je m’occupe de cette planète.

— Tu veux conquérir la planète entière ?… Écoute, môme, tu n’y arriveras jamais sans diplômes.

— C’est très, très vrai. Mais je vais aussi avoir besoin d’argent. Aussi je voulais vous demander où je peux trouver des maisons de jeux dans le coin.

— Tu veux jouer ? explosa Vantagio. Mais tu es complètement dingue ! C’est nous qui contrôlons la loterie dans la région et je peux te dire que tu y laisserais ta chemise ! Elle est truquée !

Ho, ho… Vantagio était belliqueux. Était-ce de la jalousie ?

— Bon, très bien, dit Heller. Dans ce cas… (Il sortit la dernière édition du Wall Street Journal et l’ouvrit à la page des prévisions économiques.)… Je suppose qu’on achète et qu’on vend chaque jour ces denrées et ces matières premières selon qu’elles chutent ou qu’elles grimpent.

Vantagio eut un geste de mépris.

— C’est la meilleure façon de perdre de gigantesques sommes d’argent, môme, répliqua-t-il d’un air maussade.

C’est à cet instant précis que je pris conscience que j’avais peut-être un allié de choix en la personne de Vantagio. De toute évidence, il manifestait de l’animosité à l’égard d’Heller. Oui, mais pourquoi ? Je me mis à réfléchir à la question.

Heller avait tourné la page.

— Et ça ? demanda-t-il. Apparemment ces valeurs changent tous les jours.

— C’est le marché des actions ! La meilleure façon de faire faillite !

— Oui, mais comment fait-on pour les acheter et les revendre ?

— On passe par un courtier. Un agent de change.

— Vous pourriez m’en recommander un ?

— Ce sont tous des escrocs.

Visiblement, il cherchait à décourager Heller. Il était sur les nerfs.

J’étais de plus en plus convaincu qu’il y avait quelque chose ici – quelque chose qui me permettrait d’en faire un allié.

— Vous en connaissez un ?

— Tu n’as qu’à regarder dans les pages jaunes de l’annuaire. Je n’ai aucune envie de me lancer dans ce genre de combine. Et toi non plus, d’ailleurs. Écoute, môme, tu m’avais dit que tu allais t’inscrire à l’université.

— En effet. Personne ne vous écoute si vous n’avez pas de diplômes.

— Exactement, lâcha Vantagio, toujours aussi agité. Et c’est pour ça que je t’ai appelé, môme. Tu sais quel jour on est ? (Heller fit non de la tête.) On en est déjà au deuxième jour de la semaine d’inscription à l’Université d’Empire. Tu as tes papiers ?

— Je les ai sur moi, répondit Heller en tapotant sa poche. Mais puisque j’ai toute une semaine pour…

— Tais-toi ! coupa Vantagio.

Il ouvrit un tiroir et en sortit une brochure intitulée Programme du Premier Trimestre de l’Université d’Empire. Sur la couverture, il y avait une étiquette avec un nom : Geovani Meretrici. Tiens, je croyais qu’il se prénommait Vantagio.