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Je revins à la réalité.

Heller, sa casquette rouge rejetée en arrière sur sa tête, était sorti du métro et marchait d’un pas alerte. Il entra au 81 1/2 Wall Street, prit un ascenseur, pénétra chez Short, Skidder et Long Associates et se planta devant un comptoir qui lui arrivait à mi-hauteur. Sur le mur, il y avait des tableaux noirs avec les cotes de la journée. Des télex cliquetaient.

Une fille qui mâchait du chewing-gum lui demanda :

— Ouais ?

— J’aimerais voir quelqu’un pour acheter des actions.

— Vous voulez ouvrir un compte ? Allez voir Mr Arbitrage, troisième porte.

Mr Arbitrage était un homme tiré à quatre épingles, au visage desséché. Il demeura assis à son bureau et examina Heller de la tête aux pieds comme si quelqu’un venait de lancer un poisson dans la pièce – un poisson qui sentait mauvais.

— Je voudrais voir quelqu’un pour acheter des actions, dit Heller.

— Vos papiers, s’il vous plaît, fit Mr Arbitrage, plus par habitude qu’autre chose.

Heller s’assit sans y avoir été invité, sortit son permis de conduire au nom de Wister, ainsi que sa carte de sécurité sociale.

Mr Arbitrage les examina, puis regarda Heller.

— Il est probablement inutile de vous demander vos références bancaires.

— Qu’est-ce que vous voulez dire par références bancaires ? demanda Heller.

— Mon cher jeune homme, si vous êtes venu pour faire un exercice pratique requis par votre école, je crains fort de ne pas avoir de temps à consacrer à l’éducation de la jeunesse. C’est aux écoles de le faire. C’est pour ça que nous payons des impôts. La sortie se trouve juste derrière vous.

— Attendez, j’ai de l’argent.

— Mon cher jeune homme, je vous prie de ne plus m’importuner. Mon temps est précieux et j’ai un déjeuner d’affaires avec le directeur de la J. P. Morgan. La sortie se tr…

— Mais pourquoi ? insista Heller. Pourquoi ne puis-je pas acheter d’actions ?

Mr Arbitrage laissa échapper un profond soupir.

— Mon cher jeune homme, pour acheter des actions, vous devez ouvrir un compte. Et vous devez être en âge de le faire. Dans notre firme, c’est vingt et un ans. Pour ouvrir un compte, il faut avoir des références bancaires. De toute évidence, vous n’en avez pas. Je vous suggère d’emmener vos parents la prochaine fois que vous viendrez. Bonne journée.

— Mes parents ne sont pas sur Terre.

— Toutes mes condoléances. Mais vous devez absolument avoir quelqu’un de plus de vingt et un ans qui soit responsable de vous, quelqu’un qui agisse comme tuteur, pour pouvoir traiter avec notre firme. Bonne journée.

— Est-ce que c’est pareil avec toutes les firmes ?

— Mon cher jeune homme, vous aurez l’occasion de constater que les autres firmes vous claqueront la porte au nez avec beaucoup plus de brutalité que je ne l’ai fait. Je vous souhaite une bonne journée. Au revoir, au revoir, au revoir.

Sur ce, il se leva, prit son chapeau melon et sortit.

Heller regagna la rue. Des flots de gens se déversaient des immeubles pour aller déjeuner. A midi, il règne toujours une cohue indescriptible à Wall Street.

D’un air distrait, Heller acheta un hot dog et un jus d’orange à un marchand ambulant. Il vit Mr Arbitrage faire comme lui un peu plus loin.

Lorsqu’il eut fini de manger, il observa longuement les gratte-ciel, froids, gigantesques, et la foule compacte ruisselante de sueur. Ensuite, il étudia la couche de crasse sur les murs des immeubles. Cela paraissait l’intéresser au plus haut point. Il arracha quelques pages d’un carnet, inscrivit une adresse sur l’une d’elles et la frotta contre un mur d’immeuble. Bien entendu, cela eut pour effet de la rendre noire. Il se fraya un chemin à travers la foule et préleva un second échantillon sur un autre mur. Puis il retourna dans le métro et recommença son manège en frottant une troisième feuille de papier contre le rebord du quai. Il plia soigneusement les trois pages et les mit dans sa poche.

Ensuite il consulta le plan du métro, constata qu’il n’y avait pas de ligne directe de Wall Street à Chambers et monta dans une rame qui allait à Grand Central. Il prit une correspondance qui l’emmena à Times Square. Là, il attrapa un métro de la Ligne 1 et fila en direction du nord.

Il descendit à la station 116e Rue et se retrouva bientôt dans l’allée centrale de l’université, au milieu d’une foule bigarrée d’étudiants qui allaient et venaient ou stationnaient, l’air morne et déprimé.

Un jeune homme se porta au-devant d’Heller et lui demanda :

— A ton avis, qu’est-ce que je devrais me taper, cette année ?

— Du lait. C’est très vivement recommandé.

Puis, à la façon de quelqu’un qui sait où il va au milieu de tout un tas de gens qui ne savent pas où aller, il franchit un perron et se retrouva dans un hall où de longues files d’attente s’étiraient devant des bureaux d’inscription provisoires encombrés de monceaux de paperasses qui dissimulaient à moitié les employés aux inscriptions. Heller regarda sa montre, puis les longues queues d’étudiants.

Un jeune homme portant une énorme pile de brochures pénétra dans le hall – il s’agissait apparemment d’un étudiant qui se faisait un peu d’argent en effectuant des petits travaux pour l’université. Heller s’approcha de lui et, avec l’intonation impérieuse des officiers de la Flotte, demanda :

— A qui sont destinées ces brochures ?

— A Miss Simmons, répondit timidement le jeune homme en désignant de la tête une employée aux inscriptions assise derrière l’un des bureaux provisoires.

— Vous êtes en retard, dit Heller. Je vais les lui apporter. Allez en chercher d’autres.

— Oui, monsieur, fit l’autre, avant de s’éloigner.

Heller se plaça un peu à l’écart de la file et attendit que la fille dont s’occupait Miss Simmons ait rassemblé ses affaires et se soit levée. Alors il s’avança, posa la pile de brochures sur le bureau et s’assit dans le siège. Dans la queue, personne n’avait remarqué sa manœuvre. Il sortit ses papiers et les posa devant Miss Simmons.

Elle ne leva pas la tête. C’était une jeune femme à l’expression sévère, aux cheveux bruns coiffés en chignon, et qui portait des lunettes aux verres épais. Elle tâtonna devant elle et dit :

— Vous n’avez pas rempli votre formulaire d’inscription.

— Je ne sais pas comment on fait, expliqua Heller.

— Mon Dieu, fit-elle d’un ton las, encore un qui ne sait pas lire ni écrire.

Elle prit un formulaire vierge et se mit à le remplir en recopiant les papiers d’Heller. Elle écrivit pendant quelques minutes, puis demanda :

— Votre adresse actuelle, Wister ?

— Gracious Palms. (Et il lui donna la rue et le numéro.)

Miss Simmons lui remit une facture.

— Payez à la caisse. Mais je ne crois pas que ça serve à grand-chose. Le versement des frais de scolarité ne garantit pas l’acceptation de votre dossier.

— Pourquoi ? Quelque chose cloche ?

— Quelque chose cloche ? singea-t-elle. Il y a toujours quelque chose qui cloche. Mais là n’est pas la question. Ce sont vos notes, Wister. Vos notes. 5 sur 20 de moyenne. Elles montrent clairement que vous passiez votre temps à roupiller. En plus, vous venez d’une école quasiment inconnue. Quelle va être votre matière principale ?

— L’ingénierie nucléaire.

Miss Simmons laissa échapper un hoquet. On aurait dit qu’elle venait de prendre une balle en pleine poitrine. Quand elle eut repris ses esprits et recouvré l’usage de la parole, elle dit d’une voix glaciale, implacable :