— Les manuels n’y sont plus.
— C’est bien, tu collabores enfin. Tu peux partir, mais tu as intérêt à te présenter demain ! Neuf heures pile au Bâtiment Fédéral !
Heller sortit et descendit tranquillement l’escalier en ruine.
Il émergea de l’immeuble et se dirigea vers l’une des voitures officielles garées en triple file. Il s’accroupit. Quatre bâtonnets de dynamite étaient fixés avec du ruban adhésif à son mollet. Sous le pantalon !
Il les défit.
Il se redressa et les déposa sur le siège arrière de la voiture,. Pas de mèche, pas de détonateur, rien pour les faire exploser. Qu’est-ce que ça voulait dire ?
Il remonta rapidement la 125e Rue en direction de l’ouest.
Soudain les immeubles autour de lui tremblèrent sous l’effet d’une déflagration terrible.
Un éclair gigantesque vint frapper le ciel !
Il y eut un boum assourdissant, aussi violent qu’un raz de marée.
Heller se retourna. Des énormes nuages de fumée et de poussière s’élevaient dans les airs et la façade de l’immeuble s’effondrait lentement dans la rue – comme au ralenti. Des fragments de toit flottaient dans le ciel.
Une pluie de débris s’abattait sur les voitures officielles mais elles n’explosèrent pas. Tout compte fait, Heller n’était pas si bon que ça avec les explosifs.
Brusquement des flammes jaillirent de l’immeuble, telles des langues monstrueuses.
Le bonbon !
Ça y est, je me souvenais de quoi il s’agissait – d’une grenade à deux temps : explosion puis incendie. Pour la déclencher, il fallait enfoncer l’enveloppe de « papier » dans la matière explosive. Elle mettait quarante secondes à se dissoudre et boum !
L’Appareil ne s’en sert jamais. C’est trop dangereux de porter ce genre de truc sur soi !
— Que s’est-il passé ? demanda un vieil homme.
— Il y avait dix terroristes dans cet immeuble, répondit Heller.
— Oh, encore des vandales.
Heller poursuivit son chemin, tout d’abord à une allure normale, puis de plus en plus vite.
Des sirènes hurlèrent dans le lointain.
Mais il s’était désintéressé de la scène et ne se retourna pas. Il fonçait vers le fleuve.
3
Heller aperçut bientôt l’Hudson à quelque distance devant lui. Le fleuve était en partie caché à sa vue par un réseau complexe de ponts et de bretelles d’autoroutes.
Il poursuivit sa course et bifurqua légèrement vers la gauche. L’Hudson se trouvait juste de l’autre côté d’une grande autoroute chargée de véhicules qui défilaient à toute allure dans les deux sens.
Heller la traversa sans encombre.
Il était maintenant aux abords d’une longue jetée qui s’avançait très loin sur le fleuve, en direction de l’ouest.
Heller ralentit, tous ses sens en éveil. Il sauta plusieurs fois sur place afin de voir par-dessus les obstacles qui se dressaient entre lui et l’extrémité de la jetée. Il se mit à sprinter.
Au bout de la jetée, il y avait une espèce de petit tas informe. Heller accéléra.
C’était une veste. Une paire de lunettes à monture d’écaillé était posée dessus.
La rive opposée – le côté Jersey – était noyée dans une brume jaunâtre : de l’air pollué. Le ciel se reflétait dans le fleuve, conférant à son eau sale et boueuse une couleur bleue trompeuse.
Heller explorait l’Hudson du regard. Il n’y avait pour ainsi dire pas de courant – l’Atlantique était sans doute à marée haute, empêchant l’écoulement du fleuve. Les débris et les ordures flottaient sur place, immobiles.
Un chapeau !
Un chapeau mou bleu foncé complètement détrempé. L’air qui était emprisonné dedans l’avait maintenu à la surface de l’eau.
En toute hâte, Heller se débarrassa de sa veste et ôta ses chaussures, son pantalon et sa casquette.
En un arc parfait, il plongea dans l’eau sale et huileuse parsemée de détritus !
Avec des mouvements vigoureux des bras et des jambes, il piqua vers le fond.
L’eau passa de l’ocre au gris foncé.
Bon sang ! quelle était donc la profondeur de ce fleuve ?
Il continua de descendre, descendre, descendre, fouillant l’obscurité du regard.
De la vase !
Il avait touché le fond.
Il remonta, telle une fusée, et émergea à la surface.
Il se mit à nager sur place tout en effectuant de petits sauts afin de pouvoir mieux regarder autour de lui.
Il plongea et piqua à nouveau vers les profondeurs, explorant les ténèbres du regard. Quelques instant après, il atteignait le fond.
De la vase noire.
Il nagea en cercle, mais ne découvrit que des vieux pneus et des boîtes de conserve rouillées. Il remonta rapidement à l’air libre.
Il se remit à nager sur place et à « sautiller ».
Un bruit éloigné attira son attention.
D’une poussée plus puissante que les précédentes, il réussit, l’espace d’une seconde, à faire jaillir son corps des eaux du fleuve.
Une voix ténue se fit entendre :
— Je suis ici.
Heller effectua quelques brasses et regarda en direction de la jetée.
Un homme dont seule la tête était visible se cramponnait à un vieil anneau scellé dans le béton et agitait sa main libre.
Heller s’avança vers lui.
Il lui fallut une bonne minute pour arriver à sa hauteur. Le « baigneur » était un jeune homme de très petite taille avec de grands yeux globuleux. Il était couvert d’huile.
— Je suis un raté, gémit-il. (Il fut secoué par une quinte de toux.) J’ai manqué de cran. Je ne suis pas arrivé à garder la tête sous l’eau suffisamment longtemps pour me noyer.
— Vous êtes Israël Epstein ? demanda Heller.
— Oui. Excusez-moi de ne pas vous serrer la main. J’ai peur de perdre prise.
Heller étudia la situation. L’extrémité de la jetée était juste au-dessus d’eux, quelques mètres plus haut, mais sa paroi, qui descendait à pic dans l’eau, ne possédait aucune prise qui eût permis de l’escalader.
Un bateau passa non loin et Heller et Epstein furent engloutis par les vagues qu’il créait sur son passage. Le petit homme lâcha l’anneau et fut projeté contre la paroi de béton. Heller lui saisit la main et la replaça sur l’anneau.
— Ne bougez pas de là ! ordonna-t-il.
— Je n’arriverai jamais à grimper là-haut, pleurnicha Israël Epstein. J’ai raté ma noyade et maintenant je rate mon sauvetage. Vous feriez mieux de partir et de me laisser ici. Je ne mérite pas d’être secouru.
Heller se mit à nager le long de la jetée et finit par trouver une échelle de fer dont les barreaux inférieurs étaient immergés dans l’eau. Il l’escalada.
Il trotta jusqu’à ses vêtements et sortit une bobine de fil de pêche de la poche de son veston. Ensuite il se dirigea vers l’extrémité de la jetée et s’arrêta juste au-dessus de l’endroit où se trouvait Epstein.
— Tenez bon ! lança-t-il à l’adresse du petit homme.
Une grosse péniche passa et une vague engloutit Epstein. Cette fois-ci, il ne lâcha pas prise.
Les mains d’Heller étaient soudain entrées en action, effectuant un mouvement étrange, toujours le même, un mouvement rapide et régulier. Il était en train de fabriquer une corde avec le fil de pêche !