Выбрать главу

Lorsqu’il eut terminé, il confectionna une gigantesque boucle à l’extrémité de la corde, puis il la fit descendre jusqu’à Israël Epstein.

— Passez vos jambes à travers la boucle et asseyez-vous à l’intérieur ! cria Heller.

Epstein n’y arriva pas.

Heller fixa l’autre extrémité de la corde à un vieil anneau rouillé, plongea à nouveau dans les eaux sales du fleuve et rejoignit Epstein. Il trouva un morceau de bois flottant qu’il cassa en deux et qu’il coinça dans la boucle. Ensuite il saisit le petit homme et le posa sur le siège improvisé. Puis il lui montra comment tenir la corde.

— Vous ne devriez pas vous donner tout ce mal, geignit Epstein. Quoi que vous puissiez faire pour moi, je suis sûr de mal finir.

Heller donna de grandes claques dans l’eau afin de chasser l’huile qui flottait à la surface. Lorsqu’il eut obtenu une petite surface d’eau relativement propre, il se mit à asperger et à frictionner le petit homme afin de le débarrasser de l’huile qui lui recouvrait le crâne et les épaules. Lorsqu’il eut fini de le nettoyer, il dit :

— Surtout ne bougez pas de là.

Puis il nagea jusqu’à l’échelle qu’il escalada. Quelques instants plus tard, Epstein était en sûreté sur le sol bétonné de la jetée.

4

Deux flics arrivèrent d’un pas tranquille. – Qu’est-ce que vous fabriquez ?

— On pêche, répondit Heller.

— Vous êtes sûr que vous ne vous baignez pas ? demanda l’un des flics.

— Non, non, on pêche.

— Bon, mais faites gaffe de ne pas vous baigner.

Et ils repartirent sans se presser en faisant tournoyer nonchalamment leur bâton.

— Vous ne m’avez pas livré à ces deux policiers, dit Epstein, mais vous auriez dû, car ils finiront par m’attraper de toute façon.

Heller sortit son chiffon rouge d’ingénieur et essuya l’huile qui était restée collée sur Israël Epstein. Ensuite il lui dit de retirer ses chaussures et son pantalon et il les mit au soleil. Apparemment, il faisait très chaud.

Il donna encore quelques coups de chiffon au visage d’Epstein avant de lui poser sur le nez les lunettes à monture d’écaillé.

J’étais perplexe. Heller ne se serait-il pas trompé de bonhomme, par hasard ? D’après Twaddle, Israël Epstein était un anarchiste rugissant, une véritable terreur, une menace pour la civilisation. Et voilà que j’avais devant les yeux un personnage myope, minuscule et chétif, au visage étroit et au nez en forme de bec. Il tremblait de tous ses membres.

— Vous avez froid ? demanda Heller.

— Non. C’est juste le contrecoup de toutes les épreuves que je viens de subir.

— Pourquoi veut-on vous arrêter ? Quelle est la véritable raison ?

Je crus qu’Epstein allait fondre en larmes.

— Tout a commencé quand je me suis rendu compte que les agents de l’IRS inventaient les règles et les lois dans l’exercice de leurs fonctions. La fatalité a voulu qu’un jour, dans une bibliothèque de droit, je mette la main sur les vraies lois votées par le Congrès et sur le manuel des réglementations de l’IRS. Je les ai photocopiées. Ensuite je me suis mis à remplir les déclarations d’impôt des professeurs et des étudiants en prenant bien soin d’effectuer toutes les déductions légales. (Il poussa un soupir et resta silencieux pendant quelques instants.) Ah, les révolutionnaires n’ont pas la vie facile ! Je ne suis pas fait pour ce jeu-là.

— Et que s’est-il passé ensuite ?

— Le bureau régional de l’IRS a accusé une perte sèche de deux millions de dollars – deux millions de dollars qu’ils encaissaient illégalement chaque année parce que les déclarations étaient mal remplies. Et du coup, les primes des agents McGuire, O’Brien et Malone sont passées à zéro. (Il eut un frisson et laissa échapper un long soupir.) Ils ne me le pardonneront jamais. Ils me persécuteront jusqu’à la fin de mes jours. Vous n’auriez pas dû me sauver. Je suis une cause perdue.

Tout en écoutant Epstein, Heller s’était frotté avec son chiffon rouge pour se débarrasser de l’huile qui recouvrait son corps. Il alla jusqu’à sa veste et en sortit la citation à comparaître. Il la tendit à Epstein et se rassit à côté de lui.

— C’est quoi, ce papier ? demanda-t-il.

Le petit homme l’examina, puis le retourna.

— C’est juste une citation à comparaître. Elle vous somme de vous présenter devant un tribunal afin d’effectuer une déposition.

— Et ça consiste en quoi ?

— Oh, c’est très simple. Vous vous soumettez tout simplement au Cinquième Amendement – c’est-à-dire que vous refusez de déposer si cela peut vous incriminer. Ensuite ils vous mettent en prison et ils vous font sortir toutes les deux ou trois semaines et vous invoquez à nouveau le Cinquième Amendement.

— Mais alors ils ne vous interrogent pas vraiment et ils ne vous obligent pas à dire tout ce que vous savez ?

— Non, non. C’est juste un moyen de garder les gens innocents en prison.

Heller contemplait fixement les eaux du fleuve.

— Oh, les pauvres !

— Qui ça ? demanda Epstein.

— McGuire, Malone, O’Brien et sept autres agents. Ils sont tous morts. Voyez-vous, je croyais que j’étais confronté à une transgression du Code.

— Ils sont morts ?

— Oui, votre appartement a sauté. Ils ont tous été tués.

— Si ces trois-là sont morts, alors il n’y a plus aucune charge contre moi. Ils n’avaient pas de preuves, excepté leur propre témoignage. Ça veut dire qu’on ne me recherche plus. Toute l’affaire est classée !

— Excellent. Donc vous êtes libre et vous ne courez plus aucun danger !

Epstein demeura muet pendant quelques instants, les yeux rivés sur le fleuve. Puis il se mit à claquer des dents et éclata en sanglots.

— Qu’est-ce qui ne va pas maintenant ? demanda Heller. Ça ne vous fait pas plaisir d’être libre et en sécurité ?

Après un moment, Epstein fut capable de parler, mais il continuait de pleurer à chaudes larmes.

— Je sais que quelque chose d’épouvantable va se produire d’ici quelques minutes.

— Pourquoi ça ? fit Heller, surpris.

— Ooooh, pleurnicha Epstein. Toutes ces bonnes nouvelles, c’est trop.

— Quoi ?

— Ces nouvelles sont bien trop merveilleuses. Je ne les mérite pas ! Une catastrophe mondiale sans précédent va se produire d’un moment à l’autre pour contrebalancer tout ça. Je le sais !

— Écoutez, dit Heller d’un ton patient, vos ennuis sont terminés. Et j’ai une autre bonne nouvelle : je vous offre un emploi.

— Hein ! Vous voulez dire que j’ai une chance de rembourser ma bourse d’étude et de me réinscrire pour le doctorat ?

— Ça m’en a tout l’air.

— Comment vous appelez-vous ?

— Jet.

Oh, mes Dieux ! Une transgression flagrante du Code. Heller était sur le point de lui révéler sa véritable identité.

— Je suis sûr que votre nom est plus long que ça, remarqua Epstein.

— C’est vrai. Le nom qui figure sur mes papiers est Jerome Terrance Wister. Mes initiales sont donc : J. T. D’où le surnom de Jet que me donnent mes amis intimes.

Oh, le fourbe ! Il s’en était sorti de justesse !

— Ah oui ! J. T. Wister… Jet… Pigé. Le nom sur la citation à comparaître était J. Edgar Hoover et j’étais persuadé que vous vouliez que j’assassine quelqu’un. Ce n’est pas vraiment mon genre, vous savez. Je ne suis même pas capable de tuer un cafard.

— Oh, je n’ai rien d’aussi extrême en vue pour vous. Vous avez plus de vingt et un ans, n’est-ce pas ?