Et maintenant il était là, assis sur les marches, dans la chaleur accablante du soleil de midi, conscient sans doute qu’il lui serait désormais impossible de décrocher son diplôme et d’exécuter les plans stupides qu’il avait formés pour mener sa mission à bien, rien que pour me contrarier – et me faire tuer.
Des étudiants montaient et descendaient l’escalier – des garçons et des filles pas trop bien habillés. Heller paraissait sans doute plus jeune que certains d’entre eux, même s’il avait quelques années de plus et – soyons honnêtes –cent fois plus d’expérience. Il devait se sentir idiot, lui un Officier Royal de la Flotte, au milieu de ces créatures naïves. Ah ! Il avait l’air fin ! Et tous ces (bips) de Terriens aussi, d’ailleurs. Je m’amusai à imaginer quelle serait leur réaction s’ils apprenaient que ce grand blond assis au beau milieu des marches était un ingénieur de combat voltarien originaire de Manco, une planète éloignée d’une vingtaine d’années-lumière, un officier qui portait l’étoile des cinquante missions réussies et qui pouvait faire sauter leur planète en un tournemain ou bien empêcher une invasion qui les anéantirait tous. Quelle farce !
Deux filles et un garçon passèrent près de lui.
— Ouah ! s’exclama l’une des filles. Tu fais partie de l’équipe de base-ball ?
— Je croyais que la fac ne fournissait plus les tenues, fit le garçon. Dis donc, mais c’est des pointes que t’as aux pieds.
— C’est pour me cramponner à l’existence, rétorqua Heller.
Et ils se mirent tous à hurler de rire. J’eus beau chercher, je ne vis pas ce qu’il avait dit de drôle. Oh, qu’il aille se faire voir, après tout ! Il fallait toujours qu’il soit obscur. Et de quel droit cherchait-il à se rendre populaire ? C’était un extraterrestre, un intrus ! Et en plus, les filles étaient jolies.
— Je m’appelle Muggins, dit le garçon. Et voici Christine et Coral. Elles vont au Barnyard College qui fait partie de l’Université d’Empire, et il n’y a que des femmes là-bas ! Tu verrais ça !
— Moi, c’est Jet, fit Heller.
— Viens nous rendre visite un de ces quatre, dit Christine.
Ils partirent dans une nouvelle crise de rire avant de dégringoler l’escalier.
Epstein arriva !
Il traînait un gigantesque rouleau qui devait bien faire quatre mètres de long et trente centimètres de diamètre. Il passa devant la fontaine et la statue, gravit l’escalier et s’arrêta à deux marches d’Heller. Il portait un complet gris râpé et un chapeau usé, gris lui aussi, et, en plus du rouleau, il trimbalait un vieil attaché-case tout éraflé. Il s’effondra sur une marche en haletant.
— Comment va monsieur Epstein ? demanda Heller d’une voix enjouée.
— Ne m’appelez pas comme ça, dit Epstein. Ça me met mal à l’aise. Appelez-moi Izzy, comme tout le monde.
— D’accord, mais à une condition : que tu m’appelles Jet.
— Non, vous êtes mon supérieur. C’est vous qui apportez les capitaux. Je devrais vous appeler monsieur Wister.
— On dirait que tu as oublié que tu es responsable de moi désormais. Ce qui implique que tu es responsable de mon moral. (Il fit une pause et ajouta sur un ton ferme) : Appelle-moi Jet.
Izzy Epstein le regarda d’un air malheureux, avant de soupirer :
— D’accord, monsieur Jet.
Heller renonça à le convaincre et changea de sujet :
— Je vois que tu as trouvé des vêtements. Je craignais qu’ils aient été tous détruits dans l’incendie.
— Oh, oui. J’ai pris une douche au gymnase et je me suis procuré deux complets, un chapeau et un attaché-case à l’Armée du Salut. Bien sûr, ce n’est pas du tout le genre de vêtements qui conviendrait à quelqu’un comme vous, mais si je m’habillais trop bien, j’éveillerais l’attention et j’attirerais le mauvais sort. Il ne faut jamais avoir l’air trop à l’aise, sinon la foudre vous frappe sans crier gare.
Ce (bip) d’Izzy Epstein me donnait la nausée. De toute évidence, c’était un névrosé dépressif qui souffrait d’un complexe de persécution. Et aussi de religiomanie : la fixation qu’il faisait sur la destinée en était la preuve évidente. Heller courait droit à la faillite avec lui. Les névrosés sont des incompétents notoires. Mais, d’un autre côté, ç’avait été un sacré coup de chance pour moi qu’Heller soit tombé sur lui. Ce type n’était même pas capable de gérer ses propres affaires. Alors, vous pensez, celles d’Heller !…
— En tout cas, tu as meilleure mine, dit Heller.
— Je ne tiens plus debout ! J’ai passé toute la nuit à mettre au point le projet que vous m’avez demandé. Le seul endroit que j’aie pu trouver, c’est l’École des Beaux-Arts, ce qui fait que j’ai été obligé de me servir de leur matériel.
— C’est ça, le projet ?
— Vous voulez dire ce rouleau ?… Oui, en effet… Tout ce qu’il leur restait, c’était du papier « atelier ». Ce sont ces grandes feuilles qu’on place derrière les modèles pour avoir un fond blanc. Quatre mètres de large sur trente de long. J’ai dû prendre la feuille telle quelle, car ils n’avaient pas laissé de ciseaux.
Il essaya de la dérouler. Mais il n’avait pas les bras assez longs pour maintenir la feuille à plat. Heller voulut l’aider mais Izzy l’en empêcha.
— Non, non. Vous êtes l’investisseur. (Brusquement il cria) : Hé ! Vous !
Deux étudiants sortaient de la bibliothèque. Izzy les arrêta en haut de l’immense escalier.
— Toi, tu prends ce coin-ci et toi, tu prends l’autre… Bien… Surtout ne les lâchez pas.
Et les deux étudiants demeurèrent là, séparés de quatre mètres, tenant le haut du rouleau.
Heller avait rejoint l’autre névrosé en haut de l’escalier. Izzy descendit à reculons en déroulant la feuille. Il s’arrêta au bout de deux marches. Tout en haut du rouleau, sur toute sa largeur, il y avait un titre, tracé avec une encre criarde : Plan Confidentiel.
— Vous trouverez sans doute qu’il y a un peu trop de couleurs, déclara Izzy.
C’était l’euphémisme du siècle : la feuille flamboyait littéralement dans la lumière du soleil.
— Il ne leur restait que des vieux pots de peinture à moitié sèche et j’ai dû la mélanger avec de l’eau. Pour écrire, j’ai utilisé des vieux pinceaux hors d’usage. Mais bon, je pense que ce plan vous donnera un bon aperçu de ce que j’ai à vous proposer.
Il descendit deux marches de plus, tout en déroulant la feuille. Sous le titre, il y avait une rangée de lignes et de symboles étranges. On aurait dit trois fourches qui ratissaient des pommes. L’ensemble était de toutes les couleurs – des couleurs criardes.
— Cette première rangée, dit Izzy, montre toute une série de sociétés. Nous les appelons des « couvertures » dans notre jargon. Nous les ferons enregistrer séparément à New York, dans le New Jersey, le Nevada et le Delaware. Chacune aura son propre conseil d’administration.
Il descendit d’une marche pour dérouler un peu plus la feuille. Deux autres étudiants étaient assis non loin et mangeaient un sandwich. Izzy leur demanda de se placer de part et d’autre de la feuille et de la tenir. Ils s’exécutèrent sans discuter.