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Les deux visiteuses étaient plus grandes que Moiraine, même si Liandrin la dépassait d’à peine plus de deux pouces.

Anaiya eut un grand sourire dès qu’elle vit Moiraine. Malgré son visage ingrat, cette expression lui conférait une certaine beauté (la seule à laquelle elle pouvait prétendre, hélas) mais ça suffisait amplement, car presque tout le monde se sentait en sécurité et consolé lorsque Anaiya souriait ainsi. Peut-être parce que ça donnait à son interlocuteur l’impression d’être une personne rare et spéciale…

— Que la Lumière t’éclaire, Moiraine. Je suis contente de te revoir. Tu vas bien, après tout ce temps ?

— Je me réjouis de ta présence, Anaiya, tu peux me croire !

La stricte vérité. Dans des circonstances pareilles, il était réconfortant de compter une véritable amie parmi les Aes Sedai en délégation à Fal Dara.

— Que la Lumière brille sur toi, mon amie.

Liandrin eut une moue désapprobatrice, puis elle ajusta son châle sur ses épaules et prit la parole :

— La Chaire d’Amyrlin exige de te voir, sœur Moiraine.

Un ton maussade, comme l’expression de la jeune femme, et une façon de présenter les choses des plus glaçantes. Mais cette façon de faire n’était pas réservée à Moiraine. En permanence, Liandrin s’exprimait comme si on venait de lui voler son déjeuner.

— Cette chambre est… protégée, dit-elle, se tordant le cou pour regarder à l’intérieur. Pourquoi veux-tu empêcher tes sœurs d’y entrer ?

— C’est une précaution globale…, répondit Moiraine. Beaucoup de servantes voudraient en savoir plus sur nous, et je ne veux pas qu’elles fouillent ma chambre en mon absence. Jusque-là, je n’avais pas besoin d’utiliser des protections sélectives… (Elle sortit et ferma la porte derrière elle, démentant subtilement ses propos.) On y va ? Il ne faudrait pas faire attendre la Chaire d’Amyrlin.

Elle s’engagea dans le couloir, Anaiya à ses côtés, toute contente de pouvoir bavarder un peu. Liandrin resta un moment devant la porte, se demandant sans doute ce que sa « sœur » cachait… Puis elle courut pour rattraper son retard et se campa sur l’autre flanc de Moiraine – davantage comme un gardien qu’à la manière d’une escorte. Anaiya continua à parler de tout et de rien comme si elle se promenait avec une vieille amie. Sur le sol couvert d’un épais tapis, les délicats escarpins des trois femmes ne faisaient pas plus de bruit qu’un battement d’ailes de papillon au-dessus d’un parterre de fleurs.

Les servantes s’inclinèrent toutes sur le passage des Aes Sedai, certaines les gratifiant de révérences dont elles ne se seraient même pas fendues pour le seigneur Agelmar. Des Aes Sedai un peu partout, la Chaire d’Amyrlin au palais… Davantage d’honneur en un jour, à vrai dire, que les femmes de la forteresse en attendaient durant toute leur vie. Quelques dames de la noblesse allaient et venaient dans les couloirs. Elles aussi s’inclinèrent, ce qu’elles n’auraient sûrement pas fait pour le seigneur de Fal Dara. Alors que Moiraine et Anaiya répondirent à toutes ces salutations d’un signe de tête, Liandrin les ignora superbement.

Il n’y avait que des femmes dans cette partie de la forteresse, du moins si on exceptait les quelques petits garçons qui jouaient dans les couloirs. Tout mâle ayant fêté son dixième anniversaire se gardait bien d’entrer sans permission ou invitation dans les quartiers des dames.

Moiraine remarqua que les gamins aussi s’inclinaient (maladroitement) sur le passage des trois visiteuses. Leurs sœurs s’en sortaient beaucoup mieux, ça ne faisait pas de doute. Attendrie, Anaiya ébouriffa quelques jeunes têtes avant de sourire à leurs propriétaires.

— Cette fois, Moiraine, dit-elle, tu es restée absente de Tar Valon beaucoup trop longtemps. Tu manques à la cité et à tes sœurs ! Et on a besoin de toi dans la Tour Blanche.

— Il faut bien que certaines d’entre nous arpentent le monde, répondit Moiraine sans aucune ironie. Je te laisse bien volontiers la Tour Blanche, mon amie. Cela dit, à Tar Valon, vous en savez plus long que moi sur la marche du monde. Bien trop souvent, je m’en tiens à ce qui est arrivé à l’endroit où j’étais la veille. Quelles sont donc les nouvelles ?

— Trois faux Dragons de plus, grinça Liandrin, contente de gâcher l’atmosphère. Au Saldaea, au Murandy et à Tear, des imposteurs font des ravages. Et, pendant ce temps, les membres de l’Ajah Bleu papotent, sourient et tentent de se raccrocher au bon vieux temps.

Anaiya fronça les sourcils, l’air pas commode. Liandrin ferma son clapet, mais le mal était déjà fait.

— Trois…, soupira Moiraine, ramenée de force à la réalité. (Ses yeux brillèrent un court instant, mais elle se ressaisit.) Trois durant les deux dernières années, et trois autres aujourd’hui, en même temps…

— Comme les précédents, nous les neutraliserons, ne put s’empêcher de dire Liandrin. Ces ignobles mâles seront matés et, avec eux, nous réduirons aussi au silence les pouilleux qui les soutiennent.

Moiraine faillit être amusée par les certitudes grotesques de Liandrin. Mais le sujet était trop grave pour qu’on en rie – du moins, quand on savait de quoi on parlait.

— Ma sœur, quelques mois ont-ils suffi pour te faire perdre la mémoire ? Le dernier faux Dragon et ses prétendus pouilleux ont dévasté le Ghealdan avant d’être vaincus. Je t’accorde que Logain est désormais à Tar Valon, apaisé et inoffensif. Mais combien de nos sœurs sont tombées pour le terrasser ? Nous ne pouvons pas nous permettre une seule perte, et cette guerre a éclairci nos rangs ! Les deux imposteurs qui ont précédé Logain étaient incapables de canaliser le Pouvoir. Même ainsi, les habitants du Kandor et de l’Arad Doman ne sont pas près de les oublier. Des villages brûlés, des montagnes de morts sur les champs de bataille…

» Comment affronter trois imposteurs simultanément ? Surtout si des hordes de gens se rallient à leur bannière ? Les soi-disant Dragons Réincarnés n’ont jamais eu de mal à recruter des fidèles. Que nous réservent les guerres à venir ?

— C’est moins grave que tu le penses, dit Anaiya. À notre connaissance, seul l’imposteur du Saldaea est à même de canaliser. Il n’a pas eu le temps de gagner beaucoup d’illuminés à sa cause, et un détachement de nos sœurs doit déjà être en train de s’occuper de lui. L’armée de Tear poursuit le faux Dragon et ses forces en Haddon Mirk, et l’affabulateur du Murandy est déjà couvert de chaînes. (Elle éclata de rire.) Penser que les Murandiens ont été les plus rapides à réagir ! En principe, ils n’ont aucun sens de l’unité nationale. Si on leur demande, ils répondent : « Je suis de Lugard… » Ou d’Inishlinni, ou encore du fief d’on ne sait quel obscur seigneur. Mais là, craignant qu’un de leurs voisins saisisse l’occasion de les envahir, ils ont été prompts à museler leur faux Dragon. À dire vrai, il aura à peine eu le temps d’ouvrir la bouche, le pauvre fou…

— Peut-être, mais trois en même temps, voilà qui reste inquiétant ! L’une de nous a-t-elle eu une Vision ?

C’était peu probable, car les Aes Sedai étaient médiocrement douées pour la voyance, et ce depuis des siècles, et Moiraine ne fut pas surprise qu’Anaiya secoue négativement la tête.

À une intersection de couloirs, les Aes Sedai rencontrèrent dame Amalisa, qui les salua d’une révérence, sa jolie robe verte élégamment tenue entre le pouce et l’index.

— Honneur à Tar Valon, souffla-t-elle, et aux Aes Sedai.

La sœur du seigneur Agelmar méritant mieux qu’un signe de tête, Moiraine lui prit la main et l’aida à se redresser.

— Honneur à toi, ma sœur. Relève-toi, je t’en prie…