Amalisa obéit en souriant et le rose lui monta aux joues. Tar Valon restait pour elle un lieu mythique et, même pour quelqu’un de son rang, être appelée « ma sœur » par une Aes Sedai était on ne peut plus flatteur. Petite beauté brune qui portait magnifiquement sa maturité, Amalisa sourit de plus belle.
— Tu me fais trop d’honneur, Moiraine Sedai…
— Amalisa, depuis combien d’années nous connaissons-nous ? Dois-je désormais te donner du « ma dame », comme si nous n’avions jamais pris le thé ensemble ?
— Bien sûr que non !
La force de son frère se retrouvait sur le visage d’Amalisa, la plus grande douceur de ses traits ne changeant rien à l’affaire. Selon certains, le seigneur Agelmar, pourtant un guerrier renommé, était à peine à la hauteur de sa sœur.
— Mais la Chaire d’Amyrlin est ici…, modéra Amalisa. Quand le roi Easar vient à Fal Dara, je l’appelle « masami » – « petit oncle », si tu préfères… Ça vient de mon enfance, lorsqu’il me portait sur ses épaules. Mais je le nomme ainsi en privé. En public, ce serait inconvenant.
— Le protocole est nécessaire, intervint Anaiya, mais les gens ont trop souvent tendance à en rajouter. Si ça ne vous dérange pas, appelez-moi Anaiya et permettez-moi d’utiliser aussi votre prénom.
Du coin de l’œil, Moiraine vit Egwene passer en trombe dans un couloir latéral. Voûté pour dissimuler sa véritable taille, un homme en gilet de cuir marchait derrière elle, croulant sous le poids d’énigmatiques ballots.
L’Aes Sedai s’autorisa l’ombre d’un sourire.
Si cette fille fait autant assaut d’initiative, à Tar Valon, la place de la Chaire d’Amyrlin lui est tôt ou tard promise. Si elle apprend à maîtriser son inspiration. Et s’il reste une place à prendre.
S’arrachant à ses pensées, Moiraine capta la fin d’une tirade de Liandrin :
— … et je serai ravie d’avoir l’occasion de découvrir votre pays.
Pour une fois, le ton était amical et la jeune femme arborait un sourire chaleureux presque enfantin.
Quand Amalisa invita les trois Aes Sedai à venir la rejoindre dans son jardin privé, où elle allait recevoir des amies, l’enthousiasme de Liandrin ne manqua pas d’étonner Moiraine. La jeune femme avait fort peu de relations sociales, et toutes émargeaient à l’Ajah Rouge.
Avec peut-être une exception pour quelques Aes Sedai des autres obédiences… Au rythme où vont les choses, elle finira par se lier d’amitié avec un homme, voire un Trolloc !
En supposant que Liandrin fasse une différence entre l’engeance masculine et les monstres. Au sein de l’Ajah Rouge, on ne se souciait en général pas trop des « détails » de ce genre.
Anaiya déclina l’invitation, expliquant que la Chaire d’Amyrlin les attendait sans doute déjà impatiemment.
— Que la Lumière l’éclaire, et que le Créateur la protège, répondit Amalisa. Je comprends très bien… Nous nous verrons après, dans ce cas…
Sur un gracieux signe de tête, la sœur d’Agelmar reprit son chemin.
En marchant, Moiraine étudia discrètement Liandrin. Les yeux rivés devant elle, l’Aes Sedai blonde semblait plongée dans ses pensées, oubliant jusqu’à la présence de ses deux sœurs.
Que lui arrive-t-il donc ?
Anaiya paraissait ne rien avoir remarqué, mais elle était encline à accepter les gens tels qu’ils étaient et tels qu’ils avaient envie d’être. Moiraine s’étonnait toujours que son amie s’en sorte si bien à la Tour Blanche. Cela dit, pas mal de mauvais esprits tenaient son honnêteté, sa générosité et sa tolérance pour les subtils outils de son machiavélisme. Immanquablement, ses détractrices étaient prises à contre-pied chaque fois que sa sincérité éclatait au grand jour. Résolue à dire ce qu’elle pensait – et à penser ce qu’elle disait –, Anaiya avait aussi le don de voir le cœur des choses. Et elle ne rejetait jamais ce qu’elle découvrait.
Les trois femmes étant de nouveau seules, Anaiya reprit le fil de son discours, résumant les nouvelles du monde à l’intention de Moiraine :
— En Andor, c’est mitigé… Avec l’arrivée du printemps, les émeutes ont cessé à Caemlyn, mais trop de gens accusent encore la reine et Tar Valon d’être responsables de la longueur inhabituelle de l’hiver. Morgase a une moins bonne prise sur le pouvoir que l’an dernier, mais elle ne l’a pas lâché et elle le gardera tant que Gareth Bryne dirigera les Gardes de la Reine. La Fille-Héritière, Elayne, et son frère Gawyn sont arrivés sains et saufs à Tar Valon, où ils ont commencé leur formation. Jusqu’à la dernière minute, certaines de nos sœurs ont redouté que cette tradition ne soit plus respectée…
— Ça n’arrivera pas tant que Morgase aura un souffle de vie, affirma Moiraine.
Liandrin eut comme un sursaut, à croire qu’elle revenait brusquement à la réalité.
— Prions pour qu’elle vive longtemps, dit-elle. La caravane de la Fille-Héritière a été suivie par des Fils de la Lumière. Tout le long de l’Erinin, et jusqu’aux ponts de Tar Valon. Les camps poussent comme des champignons autour de Caemlyn et, à l’intérieur, les espions des Capes Blanches voient et entendent tout.
— Il est peut-être temps que Morgase apprenne la prudence, soupira Anaiya. Chaque jour, le monde devient plus dangereux, même pour une reine. Et peut-être surtout pour une reine. Mais elle a toujours été têtue. Je me rappelle son arrivée à Tar Valon, pour sa propre formation. Elle n’avait pas les aptitudes requises pour devenir une sœur à part entière, et ça la rongeait de l’intérieur. Parfois, je me dis qu’elle pousse sa fille pour compenser, sans se soucier vraiment de ce qu’elle a choisi.
— Elayne est née avec une étincelle de Pouvoir, rectifia Moiraine, ça n’a rien à voir avec ce qu’elle choisit ou non. Morgase ne prendrait pas le risque qu’elle meure faute de formation, même si tous les Fils de la Lumière de l’Amadicia assiégeaient Caemlyn. Elle ordonnerait à Gareth Bryne et à ses hommes d’ouvrir à coups d’épée un chemin jusqu’à Tar Valon, et ils le feraient. Si nécessaire, Bryne s’en chargerait tout seul.
Mais il vaut mieux que Morgase garde secret le véritable potentiel de son héritière. Le peuple accepterait-il qu’elle monte sur le Trône du Lion, si la vérité était connue ? Pas une reine formée à Tar Valon, selon la coutume, mais une authentique Aes Sedai !
Dans l’histoire, seules quelques souveraines avaient pu devenir des Aes Sedai, et toutes celles qui s’en étaient vantées avaient fini par le regretter. Moiraine eut le cœur serré en pensant aux difficultés du royaume d’Andor. Mais l’enjeu était trop important pour qu’on s’occupe – voire qu’on se soucie – d’un seul pays.
— Que sais-tu d’autre, Anaiya ?
— Eh bien, en Illian, on a lancé la Grande Quête du Cor pour la première fois en quatre cents ans. Selon les Illianiens, l’Ultime Bataille approche, et, pour affronter les Ténèbres, les hommes auront besoin du fabuleux instrument. Des aventuriers de tous les pays ont accouru, avides de trouver le Cor et d’entrer dans la légende. Le Murandy et l’Altara sont montés sur leurs ergots, bien entendu, car ils redoutent que cet écran de fumée dissimule une tentative d’invasion. C’est sans doute pour ça que les Murandiens ont si vite mis la main au collet à leur faux Dragon. Quoi qu’il arrive, les bardes et les trouvères vont avoir de la matière pour allonger leur cycle. Espérons qu’il n’y aura que ça : de nouveaux récits !
— Ce ne seront peut-être pas ceux qu’ils attendent…, dit Moiraine, volontairement énigmatique.
Liandrin la dévisagea, mais elle ne broncha pas sous son regard inquisiteur.