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— Eh bien, les récits qui les surprendront seront sûrement ce qu’ils ajouteront en premier au cycle, fit Anaiya, fataliste. À partir de maintenant, je n’ai plus que des rumeurs à te répéter… Le Peuple de la Mer a la bougeotte, ses vaisseaux passant de port en port presque sans marquer d’escale. Les sœurs originaires des îles disent que le Coramoor, leur Élu, est sur le point de revenir, mais elles refusent de se montrer plus explicites. Tu sais que les Atha’an Miere détestent parler du Coramoor aux étrangers. Sur ce point, nos sœurs atha’an miere se comportent davantage comme leurs compatriotes que comme des Aes Sedai…

» Les Aiels s’agitent aussi, mais personne ne sait pourquoi. Avec eux, il en va toujours ainsi. Cela dit, rien ne laisse penser qu’ils prévoient de franchir de nouveau la Colonne Vertébrale du Monde. (Anaiya soupira à pierre fendre.) Je donnerais cher pour qu’une de nos sœurs soit aielle ! Une seule ! Nous savons trop peu de choses sur ce peuple…

Moiraine eut un rire de gorge.

— Parfois, je me demande si tu ne serais pas mieux dans l’Ajah Marron, mon amie…

— La plaine d’Almoth…, dit soudain Liandrin.

Elle sembla elle-même surprise d’avoir parlé.

— Là, ma sœur, fit Anaiya, nous sommes carrément dans l’extrapolation… Moiraine, ce sont simplement des murmures que nous avons entendus avant de quitter Tar Valon. Il y aurait des combats dans la plaine d’Almoth et peut-être aussi sur la pointe de Toman. Mais rien n’est moins sûr, et nous sommes parties avant d’avoir pu en apprendre plus long.

— Le Tarabon et l’Arad Doman, soupira Moiraine. Ils se disputent la plaine d’Almoth depuis trois cents ans, mais le conflit restait feutré… (Elle se tourna vers Liandrin.) Les Aes Sedai sont censées renoncer à toutes leurs anciennes allégeances, mais peu y arrivent totalement. Il est difficile de ne pas se soucier de son pays natal. C’est ainsi depuis toujours, et…

— Assez bavardé ! s’écria soudain l’Aes Sedai blonde. Moiraine, la Chaire d’Amyrlin t’attend ! (Elle prit trois pas d’avance sur ses compagnes et alla ouvrir un des battants d’une grande double porte.) Et, avec toi, elle ne bavardera pas !

Sa main se posant d’instinct sur la bourse pendue à sa ceinture, Moiraine passa devant Liandrin, la salua comme si elle lui tenait la porte, et entra dans la salle. Captant la réaction indignée de sa sœur – être traitée comme une domestique, elle ! –, Moiraine n’eut même pas le cœur de sourire.

Que mijote-t-elle, bon sang ?

L’antichambre où l’Aes Sedai venait d’entrer était joliment meublée de fauteuils et de bancs rembourrés, des guéridons en bois poli brillant agréablement sur les épais tapis qui couvraient le sol. Afin de les faire ressembler davantage à des fenêtres, des rideaux de dentelle flanquaient les grandes meurtrières. À cette période de l’année, les cheminées étaient éteintes, même si les nuits restaient encore frisquettes au Shienar.

Quatre ou cinq Aes Sedai de la délégation attendaient dans l’antichambre. Comme de juste, Verin Mathwin et Serafelle, de l’Ajah Marron, ne levèrent pas la tête lorsque Moiraine entra.

Serafelle était penchée sur un très vieux livre à la couverture de cuir usée, manipulant avec d’extraordinaires précautions ses pages jaunies et craquelées. Assise en tailleur sous une meurtrière, Verin exposait un petit bourgeon à la lumière du soleil afin de mieux l’étudier. De sa main libre, elle dessinait la plante dans un petit carnet qu’elle avait déjà couvert de notes. Alors qu’un encrier ouvert était posé à côté d’elle, la sœur avait sur les genoux tout un échantillonnage de bourgeons et de fleurs.

Les membres de l’Ajah Marron se vouaient corps et âme à la quête de la connaissance. Plus d’une fois, Moiraine s’était demandé si elles savaient ce qui se passait dans le monde – voire dans leur environnement immédiat.

Les trois autres femmes présentes dans la pièce se retournèrent, mais elles ne manifestèrent pas l’intention d’aller à la rencontre de la nouvelle arrivante.

La première Aes Sedai, une très mince représentante de l’Ajah Jaune, ne dit rien à Moiraine. Rien de bien surprenant. Avec le peu de temps qu’elle passait à Tar Valon, comment aurait-elle pu connaître toutes ses sœurs – même si elles étaient bien moins nombreuses qu’à une époque ? Les deux autres femmes, cependant, lui étaient familières. Aussi pâle que les franges blanches de son châle, Carlinya était l’exact opposé de la brune Alanna Mosvani de l’Ajah Vert.

Les deux femmes se levèrent, regardant Moiraine sans dire un mot. Alanna resserra sur son torse les pans de son châle comme si l’air était soudain glacé, et Carlinya ne bougea pas, à croire qu’elle venait de se transformer en statue. L’air de regretter son comportement, l’Aes Sedai de l’Ajah Jaune détourna la tête de Moiraine.

— Que la Lumière brille sur vous, mes sœurs ! lança celle-ci.

Personne ne lui répondit. À leur absence de réaction, on était en droit de se demander si Verin et Serafelle avaient entendu.

Où sont donc les autres ? se demanda Moiraine.

Les Aes Sedai n’ayant aucun intérêt à être toutes au même endroit, sauf quand le danger menaçait, les autres devaient être dans leur chambre, en train de se reposer ou de se rafraîchir un peu. Mais Moiraine était de plus en plus nerveuse, car toutes les questions auxquelles il lui serait impossible de répondre tournaient en boucle dans sa tête.

Bien entendu, rien de tout cela n’était visible sur son visage.

La porte intérieure s’ouvrit pour laisser passer Leane, pour une fois sans son sceptre à la Flamme. D’une taille que bien des hommes auraient enviée, la Gardienne des Chroniques restait pourtant belle et gracieuse avec sa peau cuivrée et sa courte chevelure brune. Portant une étole bleue et non un châle, elle indiquait ainsi qu’elle ne siégeait pas au Hall de la Tour en qualité de représentante de son Ajah, mais en tant que Gardienne des Chroniques.

— Te voilà enfin ! dit-elle à Moiraine sans autre forme de politesse. Suis-moi, ma sœur. La Chaire d’Amyrlin t’attend.

Leane parlait sans cesse sur le même ton rapide et neutre qui ne laissait rien deviner de ses sentiments. En lui emboîtant le pas, Moiraine se demanda dans quel état d’esprit elle pouvait bien être.

Leane ferma derrière elle la porte qui résonna sinistrement à la manière de celle d’une prison.

Au milieu de la pièce, la Chaire d’Amyrlin était assise derrière un grand bureau sur lequel reposait un coffre d’or décoré d’incrustations d’argent. Malgré sa massive robustesse, la table semblait souffrir sous le poids d’un objet que deux costauds bien entraînés auraient eu du mal à soulever.

En voyant le coffre, Moiraine eut du mal à rester impassible. La dernière fois qu’elle l’avait aperçu, il était en sécurité dans la salle du trésor d’Agelmar. Dès qu’elle avait appris la venue de la Chaire d’Amyrlin, Moiraine s’était dit qu’elle l’en informerait quelques jours après son arrivée. Et voilà que l’objet était en sa possession ! Une surprise des plus désagréables. Décidément, tout ça commençait à la dépasser.

Moiraine fit la révérence avant de prendre la parole :

— Puisque tu m’as demandée, mère, me voilà devant toi.

La Chaire d’Amyrlin tendit la main et sa visiteuse embrassa la bague au Serpent qu’elle portait. Un bijou en tout point semblable à celui des Aes Sedai ordinaires…

Se relevant, Moiraine adopta un ton un peu moins protocolaire. Mais sans exagération, à cause de la Gardienne des Chroniques, dont elle sentait la présence dans son dos.

— J’espère que ton voyage fut agréable, mère.

La Chaire d’Amyrlin était originaire de Tear – pas de la noblesse, mais d’une modeste famille de pêcheurs. Elle se nommait Siuan Sanche, mais plus personne n’utilisait ce patronyme. Depuis dix ans qu’elle régnait sur les destinées de la Tour Blanche, très peu de gens s’en souvenaient encore. Désormais, elle était la Chaire d’Amyrlin, et ça s’arrêtait là. L’étole qui reposait sur ses épaules, bien plus large que celle de la Gardienne, arborait des rayures aux couleurs des sept Ajah. À son poste, on appartenait à tous ces ordres et à aucun, c’était la rançon du pouvoir séculier.