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De taille moyenne, jolie plutôt que belle, la chef suprême des Aes Sedai affichait une détermination très largement antérieure à son accession à la charge ultime. La détermination d’une jeune fille qui avait survécu aux rues de l’Assommoir, le terrible port de Tear. Devant ses yeux bleu clair, des rois, des reines et même le capitaine général des Fils de la Lumière avaient été contraints de baisser la tête.

Aujourd’hui, le regard de la Chaire d’Amyrlin était voilé et sa bouche exprimait une amertume jusque-là inconnue.

— Nous avons invoqué le vent pour avancer plus vite sur le fleuve Erinin, ma fille, mettant même le courant à contribution pour aller plus rapidement.

La Chaire d’Amyrlin marqua une pause, puis elle ajouta d’un ton mélancolique :

— J’ai vu les inondations qu’ont subies les villages, sur les deux rives, et qui peut dire quels dégâts nous aurons infligés au climat ? En tout cas, en provoquant ces catastrophes, et en saccageant peut-être en plus des récoltes, nous ne nous sommes pas gagné de nouveaux amis. Tout ça pour arriver ici le plus vite possible !

La Chaire d’Amyrlin posa les yeux sur le coffre d’or, leva une main comme si elle voulait le toucher, se ravisa et reprit son discours :

— Ma fille, Elaida est à Tar Valon. Elle est venue avec Elayne et Gawyn.

Toujours consciente que Leane observait et écoutait ce dialogue, Moiraine pesa ses mots avant de répondre :

— Je suis étonnée, mère. Pour Morgase, était-ce vraiment le moment de se priver d’une si précieuse conseillère ?

Toutes les têtes couronnées ou presque consultaient en secret une Aes Sedai. Morgase était une des seules à le reconnaître, et ça ne lui valait pas que des applaudissements.

— Elaida tenait à partir, et aucune volonté ne pèse lourd face à la sienne, serait-ce celle d’une souveraine. Et, dans ce cas précis, je ne suis pas sûre que Morgase se soit opposée aux désirs de sa conseillère…

» Elayne a un grand potentiel. Le plus grand que j’aie jamais vu, pour être franche. Elle progresse à toute vitesse et les sœurs de l’Ajah Rouge en sont bouffies d’orgueil. La Fille-Héritière ne semble pas contaminée par leur philosophie, mais elle est jeune, et ça peut encore changer. Et, même si elle ne se convertit jamais, ça ne fera guère de différence. Elle est peut-être bien l’Aes Sedai la plus puissante depuis mille ans, et c’est l’Ajah Rouge qui l’a trouvée. Grâce à elle, les sœurs de cette obédience prendront encore de l’importance au sein du conseil.

— Mère, dit Moiraine, j’ai avec moi deux jeunes femmes du territoire de Deux-Rivières, un endroit où le sang de Manetheren est encore pur et puissant, même si personne ne se souvient qu’il existait jadis un pays ainsi nommé. Le sang ancien chante, et je ne l’avais jamais entendu si nettement. La villageoise Egwene est au minimum l’égale d’Elayne. Je peux l’affirmer, parce que j’ai rencontré la Fille-Héritière. L’autre femme, Nynaeve, est la Sage-Dame d’un village alors qu’elle sort à peine de l’adolescence. Quand le Cercle des Femmes choisit quelqu’un de si jeune, ça en dit long sur les qualités de l’élue. Lorsqu’elle aura appris à contrôler son don, elle sera l’égale des meilleures Aes Sedai. Et, une fois formée, elle passera pour un grand feu de joie comparée aux modestes bougies que seront Elayne et Egwene. De plus, mes deux paysannes ne choisiront pas l’Ajah Rouge, c’est une certitude. Les hommes les amusent ou les agacent, mais elles les aiment sincèrement. À elles deux, elles compenseront amplement l’influence gagnée par les sœurs rouges…

La Chaire d’Amyrlin acquiesça distraitement, comme si rien de tout ça n’avait grande importance. Avant de se ressaisir, Moiraine ne put s’empêcher de froncer les sourcils de surprise. Le Hall de la Tour s’inquiétait qu’on trouve chaque année un peu moins de candidates à la formation et que celles-ci soient, en outre, de moins en moins puissantes. Pour la survie des Aes Sedai, cette menace était bien plus grave que les accusations des fanatiques qui les tenaient pour responsables de la Dislocation du Monde, plus grave que la haine que leur vouaient les Fils de la Lumière, et plus grave même que les manigances des Suppôts des Ténèbres. Un ordre qui perdait des membres et de la puissance risquait de disparaître. Aujourd’hui, les couloirs de la Tour Blanche étaient quasiment déserts alors qu’ils grouillaient jadis de monde. Et l’efficacité du Pouvoir de l’Unique se délitait un peu plus au fil du temps, certains « miracles » devenant tout simplement impossibles à réaliser.

— Elaida est venue à Tar Valon pour une autre raison, ma fille, dit la Chaire d’Amyrlin. Pour être sûre que je le recevrais, elle m’a fait envoyer le même message par six pigeons différents. Et qui sait à combien d’autres personnes elle l’a fait parvenir. Puis elle est venue dire en personne devant notre conseil que tu frayes avec un jeune homme qui est ta’veren et très dangereux. Il était à Caemlyn, a-t-elle affirmé, mais tu l’as aidé à s’enfuir avant qu’elle ait pu le localiser.

— Les employés de l’auberge où nous étions se sont montrés loyaux et serviables, mère… Si elle leur a fait du mal…

Moiraine entendit Leane s’agiter dans son dos. Elle n’avait pas su contenir sa colère, et nul ne pouvait parler ainsi à la Chaire d’Amyrlin, y compris un roi assis sur son trône.

— Tu devrais savoir, ma fille, qu’Elaida ne fait de mal à personne, à part aux gens qu’elle estime dangereux. Les Suppôts des Ténèbres, les pitoyables idiots qui tentent de canaliser le Pouvoir, les ennemis déclarés de Tar Valon… Les autres êtres humains – à l’exception des Aes Sedai, bien sûr – ne comptent pas plus pour elle que des pions sur un plateau de jeu. Par bonheur, l’aubergiste, un certain maître Gill, pense beaucoup de bien des Aes Sedai et il a répondu aux questions de notre… amie. Si surprenant que ce soit, Elaida dit grand bien de lui. Mais elle s’intéresse beaucoup plus au garçon qui a voyagé avec toi. Plus dangereux qu’aucun homme depuis Artur Aile-de-Faucon, a-t-elle dit. Elle a un don de voyance, tu le sais, et ça donne du poids à ses propos, aux yeux du Hall de la Tour.

Afin de ne pas indisposer Leane, Moiraine adopta le ton le plus soumis dont elle disposait dans son répertoire. Rien de très convaincant, mais il faudrait bien que ça suffise…

— Mère, j’ai trois jeunes hommes avec moi, c’est vrai, mais aucun n’est un roi, et je doute fort que l’un d’eux rêve de fédérer le monde sous le règne d’un unique souverain. Depuis la guerre des Cent Années, plus personne n’a partagé le rêve fou d’Artur…

— De jeunes villageois, selon ce que m’a dit Agelmar… Mais l’un d’eux est ta’veren. (La Chaire d’Amyrlin regarda de nouveau le coffre d’or.) Devant le Hall de la Tour, on a évoqué la possibilité que tu fasses une retraite forcée, afin de t’immerger dans une contemplation. La proposition venait d’une des représentantes de l’Ajah Vert, soutenue par ses deux collègues tandis qu’elle parlait.

Leane eut un soupir dégoûté – une façon d’exprimer sa frustration. Lorsque la Chaire d’Amyrlin s’exprimait, elle adoptait toujours profil bas, mais cette interruption était compréhensible. Depuis l’époque d’Artur Aile-de-Faucon, l’Ajah Vert et l’Ajah Bleu étaient alliés, parlant d’une seule et même voix.

— Mère, je n’ai aucune envie de faire pousser des légumes dans un lointain village, dit Moiraine.