Le châtiment était fort peu souvent appliqué. Si rarement, en fait, que chaque novice devait apprendre par cœur le nom (et le crime) de toutes les Aes Sedai qui l’avaient subi depuis la Dislocation du Monde. Une courte liste, mais qui avait de quoi faire frissonner. Car les femmes ne supportaient pas davantage que les hommes d’être privées d’une partie d’elles-mêmes.
Moiraine connaissait les risques depuis le début, et elle les avait acceptés. Bien entendu, ça ne rendait pas la perspective plus plaisante. Son visage devenant soudain de marbre, seule une lueur, dans ses yeux, trahit encore sa colère et son angoisse.
— Siuan, Leane te suivrait jusque sur les pentes du mont Shayol Ghul, et même dans la Fosse de la Perdition… Tu ne crois pas sérieusement qu’elle te trahirait ?
— Non. Mais aurait-elle l’impression de me trahir ? Dénoncer un félon est-il déloyal ? N’as-tu jamais envisagé les choses de ce point de vue-là ?
— Pas une seule fois ! Nous faisons ce qui s’impose, et nous le savons toutes les deux depuis vingt ans. La Roue tisse comme elle l’entend, et, dans cette affaire, nous avons été choisies par la Trame. Nous sommes impliquées dans les prophéties, et celles-ci doivent se réaliser. C’est impératif !
— Oui, elles doivent se réaliser… On nous l’a enseigné, je sais. L’ennui, c’est qu’en se réalisant elles nieront tout ce qu’on nous a appris d’autre. Certaines d’entre nous iraient jusqu’à dire que ça signerait l’arrêt de mort de toutes nos convictions…
En se frottant les bras comme si elle avait froid, la Chaire d’Amyrlin approcha d’une meurtrière, jeta un coup d’œil aux jardins, dehors, puis laissa courir sa main le long d’un des délicats rideaux.
— Dans les quartiers des femmes, les tentures et les jardins intérieurs dissimulent la réalité. Mais il n’y a pas un endroit, ici, qui ne soit pas conçu pour faciliter les tueries… (La Chaire d’Amyrlin changea de sujet, mais garda le même ton pensif.) Depuis la Dislocation du Monde, deux Chaires d’Amyrlin seulement furent privées de leur sceptre et de leur étole.
» D’abord Tetsuan, qui trahit Manetheren parce qu’elle était jalouse du Pouvoir d’Ellisande. Puis Bonwhin, pour avoir tenté d’utiliser Artur Aile-de-Faucon comme une marionnette, afin de diriger le monde. Celle-ci a bien failli détruire Tar Valon…
La Chaire d’Amyrlin continua à contempler les jardins.
— Deux sœurs de l’Ajah Rouge remplacées par des représentantes de l’Ajah Bleu. Du coup, depuis Bonwhin, aucune sœur rouge n’a jamais pu accéder au pouvoir. Moiraine, les sœurs de cette obédience rêvent de renverser une dirigeante issue de l’Ajah Bleu. Ce serait une si délicieuse vengeance ! Mais je refuse d’être la troisième réprouvée de l’histoire. Et je ne veux pas que tu sois calmée puis expulsée de Tar Valon.
— Elaida ne me laisserait pas m’en tirer à si bon compte…, murmura Moiraine, les yeux rivés sur son amie, qui lui tournait toujours le dos.
Au nom de la Lumière ! que lui arrive-t-il ? Je ne l’avais jamais vue dans cet état. Où sont passés son enthousiasme et sa force ?
— Mais nous n’en arriverons pas là, Siuan…
La Chaire d’Amyrlin reprit son discours comme si elle n’avait pas entendu la remarque.
— Pour moi, ce serait différent… Même calmée, une Chaire d’Amyrlin déchue ne peut être lâchée dans la nature. Elle risquerait de devenir l’âme de l’opposition, si on ne la muselait pas. Et la tuer en ferait une martyre. Tetsuan et Bonwhin restèrent à la Tour Blanche, au titre de filles de cuisine. Des servantes qu’on pouvait exhiber pour illustrer le sort qui guette les puissants, lorsqu’ils outrepassent leurs droits. Qui se rallierait à une femme qui récure des casseroles et brique des carreaux à longueur de journée ? Un tel destin peut susciter la pitié, mais en aucun cas éveiller des vocations de rebelle.
Les yeux de plus en plus brillants de colère, Moiraine posa les deux poings sur la table.
— Regarde-moi, Siuan ! Regarde-moi, je l’exige ! Tu veux abandonner ? Après tout ce que nous avons fait ? Des années de labeur pour rien ? Tu prétends te désintéresser du sort du monde ? Tout ça parce que tu crains de recevoir la badine à cause de casseroles mal récurées ?
Moiraine ayant mis dans ses propos toute la conviction dont elle était capable, elle fut soulagée de voir son amie se retourner. La force était toujours là – vacillante, certes, mais encore présente. Et les yeux bleus de Siuan brillaient eux aussi de colère.
— Je me souviens très bien de la badine, quand nous étions novices, et ce n’était pas moi qui criais le plus fort. Tu as grandi dans la soie à Cairhien, Moiraine. Rien à voir avec ce qu’on vit sur un bateau de pêche. (Siuan tapa du poing sur la table.) Non, je ne propose pas que nous laissions tomber, mais je refuse de rester impuissante tandis que tout nous glisse entre les mains. Mes problèmes avec le Hall sont pour la plus grande partie liés à toi. Même les sœurs vertes se demandent pourquoi je ne t’ai pas rappelée à la tour afin de t’inculquer un peu de discipline. La moitié des sœurs qui me soutiennent pensent que tu devrais être confiée aux bons soins de l’Ajah Rouge. Si ça arrive, tu regretteras les coups de badine de notre noviciat, tu peux me croire. Et si une de ces femmes se souvient que nous étions amies, toutes les deux, je risque de finir comme toi.
» Nous avions un plan, Moiraine ! Tu connais le sens de ce mot ? Il s’agissait de localiser le garçon et de le conduire à Tar Valon, où nous pourrions le cacher, veiller sur lui et influer sur son évolution. Depuis que tu as quitté la tour, je n’ai reçu que deux messages. Deux ! De quoi me sentir comme si j’essayais de naviguer entre les Doigts du Dragon en pleine nuit. Le premier message disait que tu approchais de Champ d’Emond, un village du territoire de Deux-Rivières. À ce moment-là, je me suis dit que tu aurais bientôt mis la main sur le garçon. Puis le second message, en provenance de Caemlyn, annonçait que tu allais au Shienar, pas à Tar Valon.
» Fal Dara, si près de la Flétrissure ! Un endroit où les Trollocs et les Myrddraals pullulent, lançant raid après raid. Vingt années de préparation, de longues et patientes recherches, et voilà que tu viens exposer notre plan au regard du Ténébreux en personne. Tu as perdu la tête ?
Ayant réussi à ranimer la flamme de son amie, Moiraine redevint en apparence d’un calme imperturbable. Mais elle ne renonça pas pour autant à se défendre.
— La Trame se moque de nos plans, mon amie ! À force de prévoir et de préparer, nous avons oublié à quoi nous sommes confrontées. Repense à ce que signifie le mot ta’veren, je t’en prie ! Elaida se trompe. Artur Paendrag Tanreall n’a jamais été ta’veren à ce point. Plan ou pas plan, la Roue tissera la Trame autour du garçon, et elle la tissera comme elle l’entendra.
Sa colère volatilisée, Siuan devint blanche comme un linge de surprise.
— On dirait que tu suggères de tout laisser tomber… Veux-tu rester à l’écart et regarder brûler le monde ?
— Non, Siuan, je n’ai jamais voulu rester à l’écart…
Mais le monde brûlera, quoi que nous fassions… D’une manière ou d’une autre il brûlera… Mais tu refuses de voir la vérité en face.
— Nos plans sont fragiles, Siuan, il faut l’admettre. Notre influence est encore inférieure à ce que nous imaginions. Et notre emprise sur les événements se réduit à presque rien. Les vents du destin se sont levés, et nous devons nous laisser porter sur leurs ailes.
La Chaire d’Amyrlin frissonna comme si elle sentait sur sa nuque la morsure de ces vents glaciaux. Posant les mains sur le coffre d’or, elle fit adroitement pression sur les points secrets, forçant l’ouverture du couvercle. Dans un étui spécialement évidé pour le contenir reposait un magnifique cor en or. S’en emparant, Siuan suivit du bout d’un index les mots de l’ancienne langue gravés autour de l’embout de l’instrument.