Выбрать главу

— « Et le repos des morts sera troublé… »

La traduction, murmurée comme si la Chaire d’Amyrlin se parlait toute seule.

— Le Cor de Valère, dont la sonnerie est capable de ramener de la tombe les héros défunts. Selon les prophéties, il sera retrouvé juste à temps pour l’Ultime Bataille… (Soudain, Siuan remit l’instrument dans son logement et referma violemment le couvercle.) Agelmar m’a confié cet objet tout de suite après le rituel de Bienvenue. Ces derniers temps, m’a-t-il avoué, il avait peur d’entrer dans sa salle du trésor. À cause de l’artefact, bien sûr. La tentation était si forte… L’envie de souffler dans le Cor, puis de conduire son armée de revenants dans la Flétrissure, jusqu’au mont Shayol Ghul, afin d’en finir une fois pour toutes avec le Ténébreux. La perspective de se couvrir de gloire lui faisait tourner la tête, et c’est ça, m’a-t-il dit, qui lui a ouvert les yeux. Le Cor n’est pas pour lui, c’est une certitude. Mais il a autant envie de le garder que de s’en débarrasser…

Moiraine acquiesça. Comme tous ceux qui combattaient le Ténébreux, Agelmar connaissait sur le bout des doigts les prophéties relatives au Cor. Et l’une d’elles disait : « Que celui qui me fera sonner ne songe pas à la gloire, mais uniquement au salut. »

— Le salut, fit la Chaire d’Amyrlin avec un rire amer. À l’évidence, en me confiant le coffre, Agelmar se demandait s’il renonçait au salut ou s’il évitait au contraire la damnation éternelle de son âme. Il n’avait qu’une certitude : s’il ne s’en débarrassait pas, cet objet signerait son arrêt de mort.

» Il a tenté de garder le secret, mais des rumeurs courent déjà dans la forteresse. Je ne subis pas la tentation qui a torturé Agelmar, mais la proximité du Cor me donne quand même la chair de poule. Jusqu’à mon départ, la salle du trésor devra de nouveau l’accueillir. Sinon, je ne pourrai pas fermer l’œil durant mon séjour…

Siuan se massa le front, lissant des rides, et soupira :

— On ne devait pas trouver le Cor avant l’Ultime Bataille. Elle serait si proche ? J’espérais que nous aurions plus de temps…

— Le cycle de Karaethon…

— Oui, je sais, inutile de me le rappeler. Moiraine, je vis avec les Prophéties du Dragon depuis aussi longtemps que toi. Depuis la Dislocation du Monde, il n’y avait jamais eu plus d’un faux Dragon par génération. Et là, trois en deux ans, puis trois nouveaux simultanément… La Trame veut un Dragon parce qu’elle nous conduit tout droit vers Tarmon Gai’don. Et parfois, le doute me ronge, mon amie…

À son ton, on comprenait que la Chaire d’Amyrlin était surprise qu’une chose pareille puisse lui arriver.

— Et si Logain avait été le bon ? Avant que l’Ajah Rouge l’escorte jusqu’à Tar Valon, où nous l’avons apaisé, il savait canaliser le Pouvoir. Comme Mazrim Taim, l’imposteur du Saldaea. Et s’il n’en était pas un, justement ? Des sœurs sont parties pour le Saldaea, et elles l’ont peut-être déjà capturé. Si nous nous étions trompées depuis le début ? Qu’adviendra-t-il si le Dragon Réincarné est apaisé avant l’Ultime Bataille ? Si l’individu qu’elle concerne est tué ou apaisé, une prophétie peut être réduite à néant. Dans ce cas, nous affronterons le Ténébreux désarmés et nus comme des vers !

— Siuan, aucun de ces hommes n’est le bon… La Trame n’exige pas un Dragon, mais le seul authentique Dragon ! Jusqu’à ce qu’il se proclame lui-même « Dragon Réincarné », la Trame continuera à produire des imposteurs. Après, il n’y en aura plus. Si Logain était le bon, Taim n’aurait jamais existé, et ainsi de suite…

— « Car il viendra comme une aube dévastatrice, son retour disloquant de nouveau le monde afin qu’il puisse être reconstruit. » En d’autres termes, nous serons soit désarmés soit protégés par un fléau comme nous n’en avons jamais connu. Que la Lumière nous vienne en aide !

La Chaire d’Amyrlin secoua la tête comme si elle voulait en expulser ses dernières pensées. Puis son visage se tendit, comme si elle se préparait à encaisser une gifle.

— Avec moi, tu ne peux pas jouer au chat et à la souris, Moiraine. C’est bon avec les autres, mais… Allons, je sais que tu as d’autres choses à me dire, et rien de très agréable…

En guise de réponse, Moiraine décrocha la bourse qu’elle portait à la ceinture, l’ouvrit, la renversa et la vida sur la table. Il n’en tomba qu’un petit tas de fragments de poterie blancs et noirs étrangement brillants.

La Chaire d’Amyrlin en toucha un du bout des doigts.

— Cuendillar ! souffla-t-elle, surprise.

— Oui, la pierre-cœur, confirma Moiraine. Lors de la Dislocation du Monde, le secret de fabrication s’est perdu, mais tout ce qui existait déjà a survécu au cataclysme. Même les objets engloutis par la terre ou dispersés au fond des océans. Ça n’a rien d’étonnant, puisque aucune force ne peut détruire la pierre-cœur. Quand on le dirige contre elle, le Pouvoir de l’Unique lui-même ne fait que la rendre plus résistante. Et, pourtant, quelque chose a bel et bien produit ces fragments…

La Chaire d’Amyrlin assembla rapidement le puzzle, obtenant un disque de la taille d’une paume humaine. Une partie blanche comme la neige, une autre plus noire que la nuit, une ligne sinueuse marquant la frontière entre les deux. En d’autres termes, l’antique symbole bicolore des Aes Sedai, antérieur à la Dislocation, en un temps où les hommes et les femmes canalisaient ensemble le Pouvoir. Une des deux parties était aujourd’hui appelée la Flamme de Tar Valon. Baptisée le Croc du Dragon, l’autre était apposée sur les portes des gens qu’on accusait de comploter avec le Ténébreux.

Il existait seulement sept disques de ce genre. Dans la Tour Blanche, on gardait le souvenir de tous les objets en pierre-cœur, et tout particulièrement de ceux-là.

Siuan regardait désormais les fragments comme si elle venait de découvrir une vipère sur son oreiller.

— Un des sceaux de la prison du Ténébreux, dit-elle, les mots semblant avoir du mal à jaillir de ses lèvres. La Chaire d’Amyrlin est censée être la Protectrice de ces artefacts. Mais un terrible secret reste caché au monde – en supposant qu’il se soit jamais intéressé à la question. Depuis les guerres des Trollocs, aucune Chaire d’Amyrlin ne sait où sont ces sceaux de maudite mémoire !

— Siuan, nous savons que le Ténébreux prépare son retour au monde… Sa prison ne pouvait pas être scellée jusqu’à la fin des temps, ce n’est une surprise pour personne. L’œuvre des hommes ne peut jamais égaler celle du Créateur, n’est-il pas vrai ? Le Ténébreux a de nouveau de l’influence sur notre univers – la Lumière en soit louée, elle reste indirecte, pour le moment. Les Suppôts sont de plus en plus nombreux, et ce que nous appelions le mal il y a dix ans paraît véniel comparé à ce qui se passe désormais tous les jours aux huit coins du monde.

— Si les sceaux ne résistent plus, il ne nous reste peut-être plus de temps du tout.

— Ou très peu, et ce « très peu » devra suffire, parce que nous n’avons pas le choix.

La Chaire d’Amyrlin toucha de nouveau les fragments, puis elle parla d’une voix étranglée, comme si chaque mot lui coûtait un effort surhumain :

— Moiraine, j’ai vu le garçon, pendant le rituel de Bienvenue. Il était dans la cour, tentant de passer inaperçu, mais repérer les ta’veren est un de mes dons. Un talent très rare, de nos jours – plus encore que les ta’veren eux-mêmes – et d’une utilité contestable. Mais je l’ai vu, c’est ainsi…