— C’est risqué, Moiraine… Très risqué, même… Mais comme disait mon père : « Fillette, si tu ne prends jamais de risques, tu ne gagneras jamais un sou ! » Bon, nous allons peaufiner le nouveau plan. Tu devrais t’asseoir, parce que ça prendra du temps. Je vais nous faire apporter du vin et du fromage…
Moiraine secoua la tête.
— Nous sommes enfermées ensemble depuis déjà trop longtemps… Si des sœurs ont tenté de nous espionner, découvrant ainsi tes protections, elles doivent se poser des questions. N’en rajoutons pas ! Nous organiserons un autre entretien demain.
De plus, très chère amie, je ne peux pas tout te dire, et je ne voudrais pas te laisser le temps de t’en apercevoir…
— Tu as raison, je l’avoue… Mais nous nous verrons dès l’aube. J’ai encore tant de chose à apprendre.
— À l’aube, c’est d’accord. Demain, je te dirai tout ce que tu as besoin de savoir.
Siuan se leva et les deux femmes s’étreignirent de nouveau.
Dès que Moiraine revint dans l’antichambre, Leane lui jeta un regard noir avant de se précipiter dans les appartements de la Chaire d’Amyrlin.
Moiraine tenta de prendre un air contrit, comme si elle venait de subir un des célèbres sermons – d’autres appelaient ça « se faire souffler dans les bronches » – de sa supérieure. La plupart des femmes, même les plus fortes, revenaient décomposées de ces séances de « remise au point ». La contrition n’étant pas son genre, Moiraine réussit plutôt à paraître furieuse – une autre façon de donner le change, et beaucoup plus crédible.
En traversant l’antichambre, elle remarqua à peine les femmes qui s’y trouvaient. Certaines étaient parties, d’autres les avaient remplacées, mais ça semblait sans importance. L’heure tournait, et il restait tant de choses à faire avant l’aube et le prochain rendez-vous avec Siuan.
Une fois dans le couloir, Moiraine partit au pas de course.
S’il y avait eu des témoins, nul doute que la colonne aurait constitué un spectacle impressionnant tandis qu’elle cheminait sous la chiche lumière de la lune du Tarabon. Deux mille Fils de la Lumière à cheval, étincelants dans leur cape blanche et sous leur armure scintillante. Sans parler du convoi de l’intendance, de la cohorte de maréchaux-ferrants et des palefreniers chargés de tenir par la longe les montures de rechange.
On trouvait quelques villages dans ce secteur boisé du pays, mais les Capes Blanches, dédaignant les voies de communication normales, cheminaient en pleine campagne afin d’éviter jusqu’au plus petit hameau. À la lisière de la plaine d’Almoth, dans un village maintenant très proche situé près de la frontière nord du royaume, les Fils avaient rendez-vous avec… quelqu’un.
Chevauchant à la tête de ses hommes, Geofram Bornhald se demandait ce qui se cachait derrière tout ça. À Amador, il avait eu une conversation avec Pedron Niall, le seigneur général des Fils de la Lumière. Hélas, ça ne l’avait pas avancé à grand-chose…
Il se remémora pourtant la scène.
– Nous sommes seuls, Geofram, dit le vieil homme aux cheveux blancs d’une voix chevrotante – la rançon de l’âge, prétendait-on. Je me souviens de t’avoir fait prêter serment… Il y a combien de temps ? Trente-six ans, je crois ?
Bornhald se redressa de toute sa hauteur.
– Seigneur général, puis-je demander pourquoi tu m’as fait revenir de Caemlyn séance tenante ? Un simple coup de pouce, et Morgase aurait basculé de son trône. En Andor, certaines maisons nobles voient du même œil que nous les alliances avec Tar Valon, et elles étaient prêtes à réclamer le pouvoir. J’ai laissé le commandement à Eamon Valda, mais il était plutôt enclin à suivre la Fille-Héritière jusqu’à Tar Valon. Je ne serais pas surpris d’apprendre qu’il l’a enlevée – voire qu’il a attaqué Tar Valon.
Dain, le fils de Bornhald, était arrivé un peu avant le départ de son père. Débordant de zèle, Dain allait parfois un peu trop loin. Il était par exemple tout à fait capable d’adhérer aux projets les plus fous de Valda.
– Valda marche dans le halo de la Lumière, Geofram… Mais toi, tu es le meilleur chef de guerre des Fils… Un véritable homme de terrain. Tu vas lever une légion entière et faire route vers le Tarabon en évitant toute paire d’yeux qui pourrait te voir, surtout si elle surplombe une bouche bavarde. Et si tu ne parviens pas à passer inaperçu, toutes les bouches devront être réduites au silence…
Bornhald en resta perplexe. Une cinquantaine de Fils – à la rigueur, une centaine – pouvaient pénétrer dans un royaume sans se faire remarquer. Mais une légion entière ?
– Seigneur général, ce serait donc la guerre ? On entend des rumeurs dans les rues. De folles histoires sur le retour des armées d’Artur Aile-de-Faucon. (Le vieil homme ne réagit pas.) Le roi…
– Le roi ne commande pas les Fils de la Lumière, seigneur capitaine Bornhald.
Pour la première fois, Geofram capta de l’exaspération dans le ton de son supérieur.
– Sais-tu pourquoi il en est ainsi, seigneur capitaine ? Parce que c’est moi, le chef des Capes Blanches ! Que le roi reste assis dans son palais et se consacre à l’occupation dans laquelle il excelle : ne rien faire ! Quelqu’un t’attendra dans un village appelé Alcruna, et tu y recevras tes ordres définitifs. Je donne trois jours à ta légion pour atteindre sa destination. Alors, dépêche-toi d’y aller, parce que tu as du pain sur la planche.
– Toutes mes excuses, seigneur général, mais qui dois-je rencontrer dans ce village ? Et pour quelle raison vais-je risquer de déclencher une guerre entre le Tarabon et nous ?
– Tu sauras tout une fois à Alcruna.
Le seigneur général parut soudain beaucoup plus vieux que son âge. Distraitement, il se mit à tirailler sur sa tunique blanche ornée sur la poitrine du soleil triomphant des Fils de la Lumière.
– Il y a en jeu dans cette histoire des forces qui dépassent tout ce que tu sais, et même tout ce que tu peux imaginer. Choisis le plus vite possible les hommes qui partiront avec toi. Allons, plus de questions ! File comme le vent, et que la Lumière chevauche à tes côtés.
Bornhald se redressa sur sa selle et écarta les bras pour détendre les muscles de son dos.
Je me fais vieux, c’est évident…
Un jour et une nuit en selle, avec deux pauses pour faire boire les chevaux, et voilà qu’il sentait tous les cheveux gris qui avaient envahi son crâne. Quelques années plus tôt, il n’aurait même pas eu l’impression de voyager…
Au moins, je n’ai pas tué d’innocents…
Aussi impitoyable avec les Suppôts des Ténèbres que n’importe quel autre défenseur de la Lumière – car les Suppôts devaient disparaître avant d’avoir pu instaurer sur terre le règne des Ténèbres –, il entendait, avant de frapper, être sûr qu’il s’agissait bien de sbires du Ténébreux. Avec tant d’hommes, ne pas se faire remarquer avait tenu du miracle. Ayant réussi, Geofram n’avait pas eu besoin de « réduire des bouches au silence »…
Les éclaireurs qu’il avait envoyés revenaient, suivis par d’autres hommes en cape blanche – certains idiots portant des torches, le plus sûr moyen de saboter la vision nocturne des premiers cavaliers de la colonne. Avec un juron étouffé, Bornhald leva une main pour ordonner une halte. Puis il étudia les cavaliers en approche.