Leur cape arborait le soleil jaune triomphant qui ornait la poitrine de tous les Fils de la Lumière. Dessous, leur chef avait une série de nœuds d’or qui indiquait son grade, équivalent à celui de Geofram. Mais le soleil de ces hommes se superposait à un bâton de berger rouge, le symbole universellement connu des Confesseurs. Avec des tenailles, des fers chauffés au rouge et d’autres instruments de torture, ces spécialistes de la question arrachaient des aveux aux Suppôts des Ténèbres et les « incitaient » à la repentance. Mais on murmurait çà et là qu’ils statuaient sur la culpabilité de leurs prisonniers avant même de commencer à les interroger.
Geofram Bornhald comptait parmi ceux qui disaient la même chose haut et fort.
On m’a envoyé à la rencontre de Confesseurs ?
— Nous t’avons attendu plus longtemps que prévu, seigneur capitaine, dit le chef du détachement.
Très grand, le nez crochu, il avait dans le regard la certitude hautaine commune à tous les membres de son ordre.
— Tu aurais pu être plus rapide, je n’en doute pas… Je suis Einor Saren, second de Jaichim Carridin, chef de la Main de la Lumière du Tarabon.
La Main de la Lumière – celle qui sortait la vérité du puits, paraissait-il. N’aimant pas le nom « Confesseur », les grands inquisiteurs en cape blanche s’étaient rebaptisés ainsi.
— Il y a un pont à l’entrée du village… Fais-le traverser à tes hommes. Nous parlerons à l’auberge – incroyablement confortable, pour un coin perdu pareil…
— Le seigneur général m’a ordonné d’éviter les regards indiscrets.
— Tu n’as rien à craindre, parce que le village a été pacifié. À présent, exécution ! Désormais, c’est moi qui commande. Et, si tu en doutes, j’ai des ordres qui portent le sceau du seigneur général.
Bornhald étouffa de justesse un grognement rageur. Pacifié ! Les cadavres étaient-ils empilés hors du village, se demanda-t-il, ou les avait-on jetés dans la rivière ? Les Confesseurs tout crachés : assez impitoyables pour massacrer les habitants d’un bourg afin d’assurer le secret, et stupides au point de laisser dériver les corps sur des lieues et des lieues, histoire de proclamer leur infamie d’Alcruna à Tanchico !
— Confesseur, si j’ai un doute, c’est au sujet de ma venue ici avec deux mille hommes.
Saren se rembrunit encore, sa voix toujours aussi dure et aussi inamicale.
— Rien n’est plus simple, seigneur capitaine… Dans la plaine d’Almoth, beaucoup de villages vivent sous l’autorité d’un bourgmestre ou d’un Conseil, sans en référer à des instances supérieures. Il est grand temps de ramener à la Lumière ces nids de Suppôts des Ténèbres.
Le cheval de Bornhald renâcla.
— Dois-je comprendre, Saren, que j’ai traversé la moitié du Tarabon avec deux mille hommes – et dans le plus grand secret – pour capturer une poignée de Suppôts dans des villages de bouseux ?
— Tu es là pour exécuter tes ordres, Bornhald. Et pour servir la Lumière. Mais peut-être t’en éloignes-tu, ces derniers temps ? Si tu es avide de batailles, il se peut que tu sois comblé, un jour ou l’autre. Les étrangers sont très nombreux sur la pointe de Toman. Sans doute trop nombreux pour que le Tarabon et l’Arad Doman en viennent à bout, même s’ils réussissent à oublier leurs ataviques querelles. Si les envahisseurs font une percée, tu pourras te couvrir de gloire. Selon les Tarabonais, ce sont de monstrueuses créatures du Ténébreux. On dit aussi que des Aes Sedai combattent à leurs côtés. Si ce sont des Suppôts des Ténèbres, ces envahisseurs, il faudra nous en occuper le moment venu.
Un court instant, Bornhald en eut le souffle coupé.
— Ainsi, les rumeurs n’en sont pas ? Les armées d’Artur Aile-de-Faucon reviennent ?
— Des étrangers, rectifia Saren. (Il semblait regretter d’avoir évoqué le sujet.) Probablement des Suppôts, d’où qu’ils arrivent. C’est tout ce que nous savons, et ça devra te suffire. Pour l’instant, ils ne te concernent pas. Allons, nous perdons du temps ! Fais traverser tes hommes, et je te communiquerai tes ordres à l’auberge.
Saren fit demi-tour et partit au galop, suivi par ses maudits porteurs de torches.
Bornhald battit des paupières pour rétablir sa vision nocturne.
On nous utilise comme des pions sur un plateau de jeu.
— Byar ! appela le seigneur capitaine.
Quelques instants plus tard, son second s’immobilisa devant lui, se mettant au garde-à-vous sur sa selle. Dans son regard, Bornhald crut voir briller le même fanatisme que dans les yeux de Saren. Mais Byar restait un bon soldat, lui…
— Fais traverser le pont à nos hommes, puis dressez le camp. Je vous rejoindrai aussi vite que possible.
Secouant les rênes de sa monture, Bornhald partit dans la direction qu’avait empruntée le Confesseur.
Des pions sur un plateau de jeu… Mais qui nous déplace de case en case ? Et pourquoi ?
L’après-midi agonisait tandis que Liandrin traversait les quartiers des femmes. De l’autre côté des meurtrières, l’obscurité tombait sur le monde comme un linceul qui semblait vouloir recouvrir aussi la lumière des lampes du couloir. Le crépuscule, comme l’aube, était un moment pénible pour la jeune Aes Sedai. À l’aube, un nouveau jour naissait, bien entendu, mais une nuit mourait. Dans le même ordre d’idées, au crépuscule, une journée sombrait à jamais dans le néant. Le Ténébreux, lui, puisait sa force dans la mort. En un sens, les racines de son existence même plongeaient dans la mort. Du coup, au début et à la fin d’une journée, Liandrin avait l’impression de sentir les frémissements d’un pouvoir maléfique. Celui du Père des Mensonges ? Peut-être, et peut-être pas… Mais quelque chose frémissait – une entité qu’elle était presque sûre de pouvoir capturer, si elle se retournait assez vite. Et qu’elle serait certainement capable de voir, si elle faisait l’effort requis.
Des servantes en noir et or saluèrent Liandrin au passage, mais elle ne leur répondit pas. Les yeux braqués devant elle, qui aurait pu dire si elle les aperçut seulement ?
Arrivée devant la porte qu’elle cherchait, elle s’arrêta et sonda le couloir à droite et à gauche. Des domestiques, exclusivement… Que des femmes, bien sûr, puisque l’accès à ces lieux était interdit aux hommes. Sans prendre la peine de frapper, l’Aes Sedai poussa la porte et entra.
Dans l’antichambre vivement éclairée des appartements de dame Amalisa, une belle flambée réchauffait l’atmosphère, repoussant les assauts des nuits froides du Shienar. Assises dans des fauteuils ou à même les riches tapis, la sœur d’Agelmar et ses amies écoutaient une de leurs compagnes, debout, leur faire la lecture à voix haute. Liandrin reconnut un texte intitulé La Danse du faucon et du colibri, de Teven Aerwin. Une sorte de manuel qui tentait de déterminer le comportement idéal des hommes avec les femmes, et inversement.
Liandrin eut une moue un peu coincée. Bien entendu, elle ne lisait pas de pareilles sottises, mais elle en avait assez entendu parler pour savoir de quoi il s’agissait. Amalisa et ses compagnes ponctuaient chaque sophisme verbeux de grands éclats de rire. Comme des gamines, elles tapaient du pied et se laissaient aller les unes contre les autres, trop réjouies pour songer encore au protocole.
La lectrice fut la première à s’aviser de l’arrivée d’une Aes Sedai. Quand elle s’interrompit soudain, les yeux écarquillés de surprise, ses auditrices tournèrent la tête pour voir ce qui se passait. Alors qu’un grand silence s’abattait sur la pièce, toutes les femmes, à part Amalisa, se levèrent précipitamment, se lissant les cheveux ou tirant sur les plis de leur jupe.
La sœur d’Agelmar, elle, quitta son fauteuil avec la lenteur et la grâce d’une danseuse.