— Ta visite nous honore, Liandrin, dit-elle en souriant. Quelle agréable surprise ! Je ne t’attendais pas avant demain. Après un si long voyage, je pensais que tu…
— Je veux parler en privé à dame Amalisa, dit Liandrin d’un ton sans appel. Veuillez toutes sortir, et sur-le-champ !
Stupéfaites, les femmes ne réagirent pas immédiatement. Une fois remises du choc, elles dirent au revoir à leur amie puis s’inclinèrent devant l’Aes Sedai – qui ne daigna pas leur accorder l’ombre d’un signe de tête. Le regard toujours braqué droit devant elle, elle vit néanmoins du coin de l’œil les femmes qui défilaient devant elle. Elle entendit les compliments qu’elles lui firent d’un ton oppressé, car elle ne semblait pas du tout commode, et les vit baisser les yeux lorsqu’elle continua à les ignorer superbement. Comprenant qu’elles étaient vraiment de trop, elles sortirent les unes après les autres, s’écartant maladroitement afin de ne pas frôler la visiteuse à l’expression si ombrageuse.
Quand la porte se fut refermée, Amalisa tenta de parler :
— Liandrin, je ne comprends pas…
— Avances-tu dans la Lumière, ma fille ?
Ici, pas question d’utiliser le mot « sœur », selon les idioties à la mode. Même si Amalisa était un peu plus âgée que l’Aes Sedai, il faudrait respecter l’antique tradition. Et tant pis si ces coutumes étaient oubliées depuis des lustres – désormais, il était temps de s’en souvenir.
Dès qu’elle eut posé sa question, Liandrin comprit cependant qu’elle venait de commettre une erreur. Dans la bouche d’une Aes Sedai, ces mots étaient censés déstabiliser un interlocuteur. Mais Amalisa se redressa de toute sa taille, le visage soudain de marbre.
— C’est une insulte, Liandrin Sedai ! Je suis originaire d’une noble maison du Shienar, et fille d’une longue lignée de soldats. Mes ancêtres combattaient les Ténèbres avant même que ce pays existe. Trois mille ans de vigilance sans faille, et pas un seul jour de faiblesse !
Liandrin modifia son plan d’attaque mais ne battit nullement en retraite. Traversant la pièce, elle alla s’emparer du livre relié de cuir que la lectrice avait posé sur le manteau de la cheminée avant de se retirer. Brandissant l’ouvrage sans le regarder, elle lâcha :
— Au Shienar plus que dans tout autre royaume, ma fille, il convient de chérir la Lumière et de craindre les Ténèbres.
Comme sans y penser, l’Aes Sedai jeta l’ouvrage impie dans la cheminée. Bondissant et rugissant comme s’il s’agissait d’une bûchette allume-feu, les flammes consumèrent l’ouvrage en quelques secondes. Simultanément, toutes les lampes de la pièce gagnèrent en puissance, inondant de lumière les deux femmes debout l’une en face de l’autre.
— Plus que dans tout autre royaume, ma fille ! répéta Liandrin. Si près de la Flétrissure, où se tapit la corruption, même ceux qui croient avancer dans la Lumière peuvent être en train de s’enfoncer dans les Ténèbres.
Le front lustré de sueur, Amalisa baissa les mains qu’elle venait de lever pour protester contre la destruction de son livre. Si elle parvenait à rester impassible, Liandrin vit qu’elle avait du mal à déglutir, un signe qui ne trompait pas, quand on savait l’interpréter.
— Liandrin Sedai, je ne comprends pas… Est-ce le livre ? Si c’est bien ça, quelle réaction absurde !
Liandrin capta un infime tremblement dans la voix d’Amalisa.
Parfait !
Les abat-jour de verre grincèrent sous l’effet de la chaleur. Brillant de plus en plus fort, les lampes semblaient aussi puissantes que le soleil de midi. Dans cette clarté aveuglante, Amalisa faisait de son mieux pour ne pas cligner des yeux, mais son masque d’impassibilité se lézardait déjà.
— C’est toi qui es absurde, ma fille ! Je me fiche des livres, bien entendu. Ici, les hommes entrent dans la Flétrissure et s’exposent à la contamination. Comment s’étonner qu’ils soient infectés ? Que ce soit volontaire ou non, ils subissent la corruption, qui s’infiltre jusqu’au plus profond d’eux-mêmes. Selon toi, pourquoi la Chaire d’Amyrlin est-elle ici ?
— Non…, gémit Amalisa.
— J’appartiens à l’Ajah Rouge, ma fille. À ce titre, je traque tous les hommes corrompus.
— Je ne comprends pas…
— Je ne me limite pas aux déments qui tentent de s’approprier le Pouvoir de l’Unique. Mes proies, ce sont tous les hommes souillés, qu’ils soient de haute naissance ou de basse extraction.
— Je ne… (Amalisa mobilisa toute sa volonté pour se ressaisir.) Liandrin Sedai, je ne comprends pas. S’il te plaît…
— Mais, en toute logique, les grands de ce monde m’intéressent davantage que la piétaille.
— Non !
Comme si quelque invisible soutien venait de lui être retiré, Amalisa tomba à genoux, la tête inclinée.
— Par pitié, Liandrin Sedai, dis-moi que tu ne vises pas Agelmar. Ça ne peut pas être lui !
À l’instant où le doute et l’angoisse étreignaient sa cible, Liandrin frappa. Sans bouger d’un pouce, elle déchaîna sur Amalisa le Pouvoir de l’Unique.
La sœur du seigneur Agelmar cria et sursauta comme si on venait de lui enfoncer une aiguille dans la chair.
Liandrin ne put s’empêcher de sourire… C’était son petit « truc » à elle, appris dans l’enfance – la première application de son pouvoir. Bien entendu, dès que la Maîtresse des Novices s’en était aperçue, elle lui en avait interdit l’usage. Pour Liandrin, ça n’avait pas signifié grand-chose, sinon qu’il lui faudrait cacher un « détail » de plus aux femmes qui la jalousaient.
Avançant d’un pas, Liandrin prit Amalisa par le menton et la força à relever la tête. Le métal dont était faite cette femme n’avait pas disparu, se contentant de fondre et de devenir plus facilement modelable. Des larmes d’irritation coulant des yeux de sa proie, Liandrin ramena l’illumination de la pièce à la normale. Il n’y avait plus besoin d’artifices de ce genre.
La voix toujours aussi tranchante qu’une lame, Liandrin passa à la phase suivante de son plan :
— Ma fille, personne ne veut qu’Agelmar et toi, accusés d’être des Suppôts, soyez livrés en pâture à la populace. Je veux bien t’aider, mais tu dois me rendre la pareille.
— Co… Comment ? (L’air désorienté, Amalisa se plaqua les mains sur les tempes.) Liandrin Sedai, je ne comprends pas très bien… C’est si… Je…
Ce n’était pas un « truc » parfait. Malheureusement, Liandrin ne pouvait pas forcer les gens à faire ce qu’elle voulait. Elle avait essayé, travaillant inlassablement, mais sans aucun résultat. En revanche, elle réussissait à rendre ses cibles plus réceptives à ses arguments. Oui, plus désireuses de la croire et de se fier aveuglément à son jugement…
— Obéis-moi, ma fille, et réponds sincèrement à mes questions. Si tu ne me déçois pas, je jure que personne ne vous accusera d’être des Suppôts des Ténèbres, ton frère et toi. Tu ne seras pas exhibée nue dans la rue avant d’être bannie de la cité – si on ne t’a pas taillée en pièces avant. Aide-moi, et je te protégerai, c’est compris ?
— Oui, Liandrin Sedai. Je te répondrai franchement, n’aie aucune crainte.
Liandrin se redressa et étudia sa victime. Vaincue, Amalisa restait à genoux, son visage redevenu celui d’une petite fille avide d’être réconfortée et soutenue par une personne plus forte et plus sage. Cette image mit du baume au cœur à l’Aes Sedai. Alors qu’ils se prosternaient devant les rois et les reines, pourquoi les gens jugeaient-ils suffisant d’incliner la tête devant les femmes comme elle ?
Quelle souveraine détient un pouvoir équivalent au mien ?
Voyant l’Aes Sedai faire la grimace, Amalisa se mit à trembler comme une feuille.