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— Il faut les repousser ! cria Rand.

Peut-être, mais c’est impossible. Nous n’y arriverons pas !

Cherchant du regard un moyen de fuir, le jeune berger dut vite conclure qu’il n’y en avait pas. Une seule porte, des fenêtres bien surveillées – bref, la pièce était une boîte géante où ses compagnons et lui étaient piégés.

— Nous devons faire quelque chose ! lança Rand.

— C’est trop tard, lui répondit Mat. Ne comprends-tu pas, c’est la fin !

Un étrange sourire flottant sur son visage exsangue, le jeune homme avait une dague plantée dans la poitrine. Le rubis qui ornait la poignée de l’arme, brillant tels les feux de la damnation, paraissait plus vivant que ses yeux déjà vitreux comme ceux d’un cadavre.

— Nous ne pouvons plus rien changer ! C’est trop tard !

— Les amis, j’en suis enfin débarrassé ! lança Perrin, hilare.

Du sang ruisselait sur ses joues, tel un flot de larmes rouges déversé par ses orbites vides. Tendant ses mains souillées de fluide vital, l’apprenti forgeron semblait vouloir attirer l’attention de Rand sur ce qu’il tenait entre ses doigts tremblants.

— Je suis libre ! C’est terminé !

— Ce n’est jamais terminé, al’Thor ! brailla Padan Fain, son corps étique agité de spasmes grotesques. La bataille n’est jamais finie !

La porte explosa, projetant dans la pièce des éclats de bois que Rand évita en se jetant sur le côté. Entrant en silence dans la ferme, deux Aes Sedai vêtues de rouge s’écartèrent et invitèrent leur maître à venir les rejoindre.

Pour l’occasion, Ba’alzamon portait un masque couleur du sang séché. À travers les fentes, Rand vit les flammes qui se déchaînaient là où auraient dû être ses yeux. Et, quand il ouvrit la bouche, il les entendit rugir comme celles d’une fournaise.

— Ce n’est pas encore fini entre nous deux, al’Thor, dit Ba’alzamon.

En chœur, Fain et lui répétèrent ce qui devait être une sorte de litanie :

— Pour toi, la bataille ne sera jamais terminée.

Avec un cri étouffé, Rand s’assit sur le sol, s’arrachant aux sortilèges du sommeil. La voix de Fain résonnait à ses oreilles, lui perçant les tympans comme si le colporteur se tenait vraiment à côté de lui.

« Ce n’est jamais fini ! La bataille n’est pas terminée. »

Les yeux encore bouffis de sommeil, Rand regarda autour de lui pour se persuader qu’il était toujours là où il avait fini par s’endormir – couché sur une paillasse, dans un coin de la chambre d’Egwene. La chiche lumière d’une unique lampe déchirant les ombres, il fut surpris de voir, de l’autre côté du lit, la Sage-Dame Nynaeve. Assise dans un fauteuil à bascule, elle tricotait pour passer le temps. Bien qu’il fasse nuit dehors, le lit n’était pas défait…

Mince et fine, les yeux noirs, Nynaeve avait les cheveux tressés, ainsi que l’exigeait la tradition à Deux-Rivières. L’air très calme, elle se balançait doucement, concentrée sur son ouvrage comme si rien d’autre au monde n’existait. L’épais tapis empêchant le fauteuil de grincer, seul le bruit régulier des aiguilles troublait le silence.

Ces dernières nuits, Rand avait souvent regretté qu’il n’y ait pas de tapis dans la chambre qu’il partageait avec ses amis. Mais, au Shienar, les appartements des hommes étaient toujours dépouillés à l’extrême. Ici, deux tentures pendaient aux murs – des paysages de montagne, avec des chutes d’eau – et des rideaux brodés de motifs floraux encadraient les meurtrières. Sur la table de nuit, un vase rond et plat contenait une jolie brassée d’étoiles du matin blanches, et d’autres fleurs coupées embaumaient l’air dans leurs vases muraux en verre. Un grand miroir brillait dans un coin de la chambre, et un autre était accroché au-dessus de la vasque où l’invitée pouvait se rafraîchir en utilisant la cruche d’eau et la cuvette mises à sa disposition. Troublé, Rand se demanda pourquoi Egwene avait besoin de deux miroirs. Dans sa chambre, il n’y en avait pas, et ça ne lui avait jamais manqué.

Si une seule lampe brûlait, il y en avait quatre autres dans cette pièce pratiquement aussi grande que celle où Mat, Perrin et lui devaient cohabiter. Et la jeune fille disposait de cet espace pour elle seule.

Sans lever les yeux de son tricot, Nynaeve lança :

— Si tu passes l’après-midi à dormir, inutile d’espérer fermer l’œil la nuit !

Même si la Sage-Dame ne pouvait pas le voir, Rand fronça les sourcils d’agacement. Enfin, il supposait qu’elle ne le voyait pas…

À peine plus âgée que lui, Nynaeve aurait pu être quinquagénaire, tant sa charge lui conférait un avantage écrasant en matière d’autorité.

— J’avais besoin de me cacher et j’étais fatigué, se justifia Rand.

Juste au cas où, il ajouta une précision :

— Je ne suis pas venu tout seul. Egwene m’a invité dans les quartiers des femmes.

Délaissant enfin son ouvrage, Nynaeve leva la tête et fit un petit sourire à Rand. Quelle jolie femme c’était ! Chez lui, à Champ d’Emond, il ne s’en était jamais aperçu, parce qu’on ne pouvait pas considérer une Sage-Dame sous ce point de vue-là.

— Que la Lumière me vienne en aide ! Rand, le Shienar déteint sur toi davantage chaque jour ! « Invité dans les quartiers des femmes », rien que ça ! Encore un effort, et tu parleras à tout bout de champ de ton honneur, implorant la paix de bien vouloir bénir ton épée.

Le jeune berger s’empourpra – mais, avec un peu de chance, Nynaeve ne le remarquerait pas dans la pénombre. Pour l’instant, elle fixait le pommeau de l’épée qui dépassait d’un baluchon posé sur le sol. Désapprouvant la violence en général, elle n’aimait pas qu’il porte une arme, mais elle n’avait jamais rien dit à ce sujet.

— Egwene m’a raconté pourquoi tu voulais te cacher. Ne t’inquiète surtout pas ! Si tel est ton désir, nous t’aiderons à rester le plus loin possible de la Chaire d’Amyrlin et des autres Aes Sedai.

Quand leurs regards se croisèrent, Nynaeve détourna très vite les yeux – pas assez rapidement, cependant, pour qu’il ne capte pas son malaise.

Eh oui, je peux canaliser le Pouvoir ! Un homme capable de puiser dans la Source Authentique ! Sage-Dame, vous devriez aider les Aes Sedai à me capturer puis à m’apaiser…

Maussade, Rand tira sur le gilet de cuir qu’Egwene lui avait déniché, puis il se tourna afin de caler son dos contre le mur.

— Dès que ce sera possible, je me dissimulerai dans un chariot, ou je me faufilerai dehors d’une autre manière. Vous n’aurez pas à me cacher très longtemps…

Nynaeve ne répondit pas et recommença à tricoter. Sans doute parce qu’elle venait de rater une maille, elle eut un grognement peu amène.

— Où est Egwene ? demanda Rand.

La Sage-Dame abandonna de nouveau son ouvrage.

— Je me demande bien pourquoi je m’entête, ce soir… Pour une raison inconnue, je me trompe sans arrêt… Egwene est allée rendre visite à Padan Fain. D’après elle, voir des visages connus peut l’aider à recouvrer la raison.

— Eh bien, le mien ne lui a certainement pas fait cet effet ! Elle devrait se tenir loin de lui. Ce type est dangereux.

— Egwene veut l’aider… As-tu oublié qu’elle était en formation pour devenir mon assistante ? Une Sage-Dame ne se contente pas de prédire le temps. C’est aussi une guérisseuse, et Egwene a dans le sang l’envie de secourir les autres. Et si Padan Fain était dangereux, Moiraine serait sans doute intervenue pour mettre un terme à ces rencontres.

Rand eut un rire grinçant.

— Encore aurait-il fallu lui demander la permission ! Egwene s’en est bien gardée, et je ne vous imagine pas en train de quémander l’autorisation de quelqu’un.