Voyant Nynaeve plisser le front, l’air pas commode, Rand cessa de sourire. Cela dit, il ne s’excusa pas. Champ d’Emond était bien loin et, si elle allait à Tar Valon pour devenir une Aes Sedai, Nynaeve ne pourrait pas prétendre rester en même temps la Sage-Dame en titre.
— Les recherches ont-elles commencé ? Egwene n’est pas sûre qu’on me traquera, mais Lan a dit que la Chaire d’Amyrlin était là pour moi. Désolé, mais j’ai tendance à me fier plutôt à lui…
Avant de répondre, Nynaeve joua un assez long moment avec sa pelote de laine.
— Je ne sais trop que répondre… Une domestique est venue il y a un petit moment. Pour ouvrir le lit, a-t-elle prétendu. Comme si Egwene risquait de se coucher tôt, ce soir, alors qu’on donne un banquet pour la Chaire d’Amyrlin. J’ai renvoyé cette fille, et elle ne t’a pas vu.
— Dans les quartiers des hommes, on se débrouille seul pour ouvrir son lit… (Nynaeve foudroya Rand du regard – quelques mois plus tôt, il en aurait eu la chair de poule.) Sage-Dame, les Aes Sedai n’enverraient pas des femmes de chambre à ma poursuite.
— Quand je suis allée me chercher un bol de lait aux cuisines, tout à l’heure, il y avait beaucoup trop de femmes dans les couloirs. Celles qui sont invitées au banquet auraient dû être en train de s’habiller, les autres étant occupées à les aider ou à préparer les festivités. Avec la visite de la Chaire d’Amyrlin, toutes les servantes auraient dû être débordées de travail. Et les bizarreries ne se limitent pas aux quartiers des femmes. Sur le chemin des cuisines, j’ai vu dame Amalisa sortir d’une remise, de la poussière sur les joues et les cheveux.
— C’est ridicule ! Pourquoi participerait-elle aux recherches ? Idem pour les domestiques, d’ailleurs. Les Aes Sedai, les Champions et les soldats d’Agelmar ne suffiraient pas ? Non, toute cette agitation doit être liée au banquet. Que la Lumière me brûle si je sais à quoi ressemble un festin au Shienar !
— Quelle tête de mule tu fais, Rand ! Les hommes que j’ai croisés ne pouvaient pas plus que moi dire ce que faisaient les femmes. En revanche, certains se plaignaient de devoir « se farcir tout le travail ». Je sais, il est étrange que ces dames te cherchent, mais… Pas une seule Aes Sedai ne semble concernée par ce remue-ménage. En revanche, Amalisa n’est pas allée se couvrir de crasse pour mieux paraître au banquet. Avec ses amies et ses domestiques, elle cherchait quelque chose de très important. Même si elle s’y est mise juste après que je l’ai vue, elle risque de n’avoir pas le temps de se baigner et de se changer. À ce propos, si Egwene ne se montre pas très bientôt, elle aura le choix entre être mal fagotée ou arriver en retard.
Rand s’avisa que Nynaeve ne portait pas sa tenue de laine habituelle. Sa robe de soie bleu pâle, très seyante, était ornée de broderies au cou et aux poignets. Des perce-neige en fleur, chacune portant en son centre une petite perle… La boucle en argent de sa ceinture rehaussée d’incrustations également en argent était aussi décorée de perles. Rand n’avait jamais vu la Sage-Dame ainsi parée, même lorsqu’elle arborait ses plus beaux atours, pour les fêtes du village.
— Vous êtes invitée ?
— Bien sûr ! Même si Moiraine n’avait pas insisté, je ne l’aurais pas laissée imaginer que…
Nynaeve s’interrompit, le regard brillant de colère. Rand n’eut pas besoin qu’elle continue pour comprendre. Même si quelque chose l’effrayait, la Sage-Dame n’était pas disposée à le laisser voir. Surtout pas à Moiraine, et encore moins à Lan. Mais, bien sûr, elle ne devait pas se douter qu’il connaissait les sentiments qu’elle nourrissait pour le Champion.
Baissant les yeux sur sa robe, Nynaeve sembla se calmer un peu.
— Dame Amalisa me l’a prêtée…, dit-elle, tellement bas que Rand se demanda si elle ne parlait pas toute seule.
Elle caressa la soie du bout des doigts, suivant les contours des fleurs brodées avec un sourire presque extatique.
— Elle vous va très bien, Nynaeve. Vous êtes très en beauté, ce soir…
Rand regretta aussitôt sa remarque. Toutes les Sages-Dames se montraient jalouses de leur autorité, et Nynaeve encore plus que les autres. Depuis sa nomination, le Cercle des Femmes ne lui laissait jamais la bride sur le cou, sans doute à cause de son âge, et probablement parce qu’elle était très jolie. Comme si elle cherchait une compensation, ses querelles avec le bourgmestre et le Conseil du village étaient devenues légendaires.
Nynaeve cessa d’effleurer les broderies et foudroya Rand du regard. Histoire qu’elle oublie sa transgression, il en revint au sujet brûlant :
— Ils ne condamneront pas les portes très longtemps… Dès que la liberté de circuler sera rétablie, je filerai et les Aes Sedai ne me retrouveront jamais. Selon Perrin, il y a dans les collines Noires et dans les plaines du Caralain des coins où on peut chevaucher pendant des jours sans apercevoir âme qui vive. Là-bas, je trouverai peut-être une solution à… (Rand s’interrompit, car il n’avait aucune raison de dire ce genre de choses à Nynaeve.) Et si je n’en trouve pas, au moins, je ne pourrai blesser personne…
La Sage-Dame pesa ses mots avant de répondre :
— Je ne sais pas trop, Rand… Pour moi, tu ressembles à n’importe quel brave garçon du village, mais Moiraine affirme que tu es ta’veren, et, d’après moi, elle pense que la Roue est loin d’en avoir terminé avec toi. Le Ténébreux semble…
— Shai’tan est mort ! s’écria Rand.
Aussitôt, les murs parurent tourner autour de lui et il dut se prendre la tête à deux mains pour lutter contre le vertige.
— Espèce d’idiot ! Crétin aveugle et sourd ! Tu prononces le nom du Ténébreux, histoire d’attirer son attention ? Comme si tu n’avais pas déjà assez d’ennuis ?
— Il est mort, insista Rand. (Il n’avait presque plus le tournis, un très bon signe.) Bon, Ba’alzamon est mort, si vous préférez… En tout cas, c’en est fini de lui. Je l’ai vu se consumer.
— J’ai donc eu la berlue il y a quelques secondes, quand ses yeux se sont posés sur toi ? Ne me dis pas qu’il ne s’est rien passé, surtout ! J’ai vu ton visage ! Essaie de me mentir, et je te flanquerai un bon coup sur le crâne.
— Il est mort, s’entêta Rand. (Repensant aux « espions invisibles » et au vent qui l’avait piégé, en haut de la tour, il frissonna.) Mais, si près de la Flétrissure, d’étranges choses se produisent…
— Tu es vraiment idiot, Rand al’Thor… (Nynaeve leva une main menaçante.) Je te flanquerais pour de bon un coup sur la tête si ça pouvait t’éclaircir un peu les idées, et…
La Sage-Dame ne finit jamais sa phrase, car toutes les cloches de la forteresse se mirent à sonner en même temps.
Rand se leva d’un bond.
— C’est une alarme ! Ils me cherchent…
Nomme le Ténébreux, et sa malveillance te prendra pour cible.
Nynaeve se leva aussi, mais bien plus lentement.
— Non, tu te trompes… Si on te traquait, sonner les cloches t’avertirait du danger, et ce n’est pas le but recherché… S’il s’agit bien d’une alarme, ça ne te concerne pas.
— Que se passe-t-il, dans ce cas ?
Rand se campa devant une meurtrière et regarda dehors.
Des lumières scintillaient comme des lucioles dans le jardin intérieur obscur. On en distinguait aussi plus loin, sur le chemin de ronde et au sommet des tours. Mais, pour le moment, elles restaient plus nombreuses dans le jardin intérieur et dans la seule cour qu’on apercevait de là. La cause de l’alarme se trouvait donc bien à l’intérieur de la forteresse. Même si les cloches avaient cessé de sonner, Rand ne parvint pas à comprendre ce que criaient les soldats.