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Si ce n’est pas pour moi…

— Egwene ! Egwene !

Mais s’il n’est pas mort, si le mal existe toujours, c’est moi qu’il devrait chercher à atteindre.

— Quoi, Egwene ? demanda Nynaeve en se détournant d’une autre meurtrière.

— Egwene ! (Rand traversa la pièce en quelques enjambées, récupérant au passage l’épée et son fourreau dans un des baluchons.) Elle est dans le donjon, avec Fain. Et s’il était parvenu à se libérer ?

Oui, mais ce devrait être moi, la cible !

Nynaeve intercepta Rand juste avant la porte, lui saisissant le bras au vol. Même si elle était bien plus petite que lui, elle avait une poigne de fer.

— Ne te fais pas encore plus idiot que nature, Rand al’Thor ! Même si ça n’a aucun rapport avec toi, les femmes cherchent bel et bien quelque chose. Et, par la Lumière ! nous sommes dans leurs quartiers ! Les couloirs risquent de grouiller d’Aes Sedai. Egwene ne risque rien, de toute façon. Mat et Perrin devaient l’accompagner, et ils s’occuperont d’elle, en cas d’ennuis.

— Et si elle ne les a pas trouvés ? Croyez-vous que ça l’aura arrêtée ? Comme vous, elle y sera allée seule, bien entendu. Je lui ai dit que Fain était dangereux. Par la Lumière ! je l’avais prévenue !

Rand se dégagea, ouvrit la porte et sortit.

Le mal devrait me frapper, pas s’en prendre à Egwene !

Apercevant un homme en tenue de travailleur, une épée à la main, une femme cria de terreur. Même quand on les y invitait, les mâles n’entraient jamais armés dans les quartiers des dames. Sauf si la forteresse était attaquée, bien évidemment…

Il y avait partout des servantes en tenue noir et or, des nobles en robe de soie ornée de dentelle et d’étranges femmes porteuses d’un châle aux longues franges de couleur. Toutes parlaient en même temps, exigeant de savoir ce qui se passait. Des enfants affolés s’accrochaient à la jupe de leur mère, et leurs pleurs ajoutaient encore à la confusion. Rand se fraya un chemin dans cette foule et marmonna des excuses aux femmes qu’il bousculait.

Une des porteuses de châle fit demi-tour pour rentrer dans sa chambre. Dans le dos de son accessoire vestimentaire, Rand aperçut la célèbre Flamme stylisée de Tar Valon. Soudain, il reconnut autour de lui des visages qu’il avait vus dans la cour d’honneur. Des Aes Sedai !

Des Aes Sedai, oui, et qui le regardaient bizarrement, désormais.

— Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ?

— La forteresse est attaquée ? Réponds, soldat !

— Ce n’est pas un soldat ! Qu’arrive-t-il ? Et qui est cet intrus ?

— C’est le jeune seigneur du Sud !

— Que quelqu’un l’intercepte !

La peur lui arrachant un rictus qui pouvait passer pour un sourire, Rand continua son chemin et accéléra même le pas.

Soudain, une femme déboula devant lui, dans le couloir, le forçant à s’immobiliser contre sa volonté. Le jeune berger reconnut un visage dont il était à peu près sûr de se souvenir même s’il devait vivre jusqu’à la fin des temps. La Chaire d’Amyrlin ! Dès qu’elle l’aperçut, elle écarquilla les yeux et recula. Une autre Aes Sedai, celle qui tenait le grand sceptre, dans la cour d’honneur, vint se placer entre sa maîtresse et lui et cria quelques mots inaudibles dans le vacarme ambiant.

Elle sait ! Lumière, viens à mon secours, parce que Moiraine lui a tout raconté ! Par pitié, pourvu que j’aie le temps de m’assurer qu’Egwene va bien, avant de…

Rand repartit au pas de course. Des cris retentirent dans son dos, mais il ne leur accorda pas une once d’attention.

Le chaos régnait dans la forteresse. Dans les couloirs, il croisa des hommes, arme au poing, qui fonçaient vers les cours intérieures. Ces guerriers ne daignèrent même pas le regarder. Couvrant la sonnerie des cloches, Rand entendit d’autres bruits, très caractéristiques. Des cliquetis d’armes…

Une bataille, à Fal Dara ?

Comme en réponse à cette question, trois Trollocs déboulèrent d’un couloir latéral, juste devant le jeune berger.

Des museaux poilus palpitant sur leur tête à part ça presque humaine, les monstres brandirent aussitôt leur épée à la lame incurvée. L’un d’eux, remarqua Rand, avait des cornes de bélier.

Comme par miracle, le couloir se vida, laissant le jeune homme seul face aux créatures du Ténébreux. Pris par surprise, il dégaina maladroitement sa lame et tenta une figure nommée Le Baiser du Colibri à la Rose Jaune. Terrorisé de trouver des Trollocs au cœur même de Fal Dara, il exécuta si mal la gestuelle que Lan lui aurait sans nul doute passé le savon de sa vie. Un Trolloc au museau d’ours para sans difficulté l’attaque, déséquilibrant cependant ses compagnons pendant une fraction de seconde.

Une dizaine de guerriers du Shienar vinrent se camper entre le « seigneur du Sud » et les monstres. Vêtus de leur uniforme de parade, ce devaient être des officiers, mais, par bonheur, ils portaient leur arme même pour participer à un banquet. Le Trolloc à gueule d’ours poussa un cri étranglé avant de mourir et les deux autres s’enfuirent, talonnés par les vaillants soldats.

Egwene ! pensa Rand alors que des cris retentissaient tout autour de lui.

Il s’enfonça dans la forteresse, le long de couloirs déserts où il apercevait cependant de-ci de-là le cadavre d’un Trolloc. Ou d’un défenseur au crâne rasé…

À une intersection, dans le corridor de gauche, il tomba sur une scène terrible. Alors que six guerriers gisaient sur le sol, déjà morts, un Myrddraal était en train de retirer sa lame du ventre d’un septième – avec un mouvement tournant, pour mieux déchiqueter les entrailles de sa victime. Alors que le guerrier s’écroulait en hurlant, le Blafard en cuirasse noire se retourna, étudia Rand en plissant le front de son visage sans yeux, puis se dirigea vers sa nouvelle proie avec un petit sourire satisfait. Et sans hâte particulière, car un homme seul ne lui inspirait aucun sentiment d’urgence.

Rand se pétrifia, l’estomac noué. « Le regard des Sans-Yeux, c’est de la peur à l’état pur. » Un proverbe célèbre dans toutes les Terres Frontalières, et ô combien à juste titre !

Les bras tremblants, Rand leva son épée. Trop bouleversé, il ne pensa même pas à invoquer la flamme et le vide.

Il vient de tuer sept guerriers entraînés ! Lumière, que puis-je faire contre lui ?

Le Blafard s’arrêta soudain et son sourire s’effaça.

— Il est à moi, Rand ! cria une voix masculine.

Le jeune berger sursauta quand Ingtar le dépassa, son épée longue solidement tenue à deux mains. Les yeux rivés sur le visage du Myrddraal, le guerrier du Shienar semblait immunisé contre la peur dont parlait le proverbe.

— Avant de te frotter à un Blafard, ajouta Ingtar, fais-toi la main sur un ou deux Trollocs.

— Je suis en route pour le donjon, où Egwene est allée voir le colporteur. Je veux m’assurer que…

— Alors, file, au lieu de jacasser !

— Non, nous allons combattre ensemble, ami…

— Tu n’es pas encore prêt. Va rejoindre la jeune fille ! Tu voudrais que des Trollocs la trouvent avant toi ?

Rand hésita un moment. Quand le Blafard porta sa première attaque, Ingtar la para avec sur les lèvres un rictus de haine – mais sans une ombre d’angoisse dans le regard. Le guerrier s’en sortirait bien, alors qu’Egwene était sans doute avec Fain dans le donjon – ou confrontée à une pire menace.

En courant vers l’escalier qui le conduirait dans les entrailles de la forteresse, le jeune berger se sentit quand même coupable. Le « regard » d’un Sans-Yeux pouvait paralyser de terreur n’importe quel homme, certes, mais Ingtar avait dépassé ce stade. Alors, pourquoi pas lui ?

Une fois au niveau des cachots, Rand ralentit un peu le pas dans les corridors particulièrement mal éclairés. Alors qu’il marchait sur la pointe des pieds, le grincement de ses bottes sur la pierre lui emplissait les oreilles comme le vacarme produit par une patrouille nocturne. Arrivé devant la porte du donjon, il constata qu’elle était entrebâillée – un très mauvais signe, bien entendu.