Rand tenta de déglutir, mais il s’en révéla incapable. Puis il ouvrit la bouche avec l’intention d’appeler, mais il se ravisa. Si Egwene était encore là, et en danger, crier alerterait ceux qui la menaçaient. Qu’il s’agisse d’êtres humains ou non…
Rand poussa la porte avec le fourreau de son épée, qu’il tenait toujours dans la main gauche, puis il se jeta en avant, bondit dans la salle de garde, exécuta un impeccable roulé-boulé sur le sol couvert de paille, se releva en souplesse et regarda autour de lui, cherchant d’où viendrait la première attaque. Mais rien ne se produisit, et il n’aperçut pas son amie, car la pièce était vide.
Enfin, il n’y avait personne de vivant, en tout cas. Ses yeux se posant sur la table, Rand se pétrifia, incapable même de respirer. Flanquant la lampe toujours allumée, les têtes de deux gardiens reposaient dans une mare de sang. Les yeux vides mais braqués sur Rand, la bouche ouverte sur un dernier cri jamais poussé, ces crânes semblaient disposés là pour souhaiter la bienvenue aux visiteurs.
Rand se plia en deux et vomit dans la paille jusqu’à ce que son estomac ne contienne plus rien. Quand ce fut fait, il se redressa, s’essuya la bouche d’un revers de la main et se força à regarder autour de lui. En entrant, il n’avait pas eu le temps de voir les lambeaux de chair éparpillés partout sur le sol. Aucun n’évoquait une partie du corps humain, car on les avait bien trop mâchés pour ça.
Ainsi, voilà ce qu’il est advenu des corps ?
Rand s’étonna du calme intérieur qu’il éprouvait, comme s’il avait réussi à invoquer sans le vouloir la flamme et le vide. Mais, en fait, ce devait plutôt être l’état de choc…
Il ne reconnut aucune des têtes. Depuis sa visite précédente, la garde avait changé, et il s’en félicitait. Savoir qui étaient les victimes – même dans le cas de l’irascible Changu – aurait encore aggravé les choses.
Les murs étaient couverts de sang. Pas des projections, mais des suites de lettres disposées dans tous les sens. Certaines composaient des mots que Rand ne comprit pas, mais qu’il identifia néanmoins : du trolloc, sans aucun doute possible. Les inscriptions qu’il comprit, en revanche, lui donnèrent envie de vomir de nouveau. Des blasphèmes et des obscénités en mesure de faire rougir – ou blêmir – un garçon d’écurie ou un garde du corps de marchand.
— Egwene…
Son calme volatilisé, Rand glissa son fourreau dans sa ceinture, puis il prit la lampe, sur la table, remarquant à peine qu’il renversait les têtes au passage.
— Egwene, où es-tu ?
Rand avança jusqu’à la seconde porte, s’immobilisa et lut les quelques mots écrits en lettres de sang :
« Nous nous reverrons sur la pointe de Toman. Ce ne sera jamais fini, al’Thor. »
Stupéfié, le jeune homme en lâcha son épée. Sans quitter l’inscription des yeux, il se baissa pour ramasser l’arme. Se ravisant au dernier moment, il prit à la place une poignée de brins de paille et entreprit d’effacer les mots impies. Il obtint une sorte de pâté sanglant géant, bien entendu, mais ce résultat ne l’empêcha pas de continuer à frotter comme si sa vie en dépendait.
— Tu fais quoi, exactement ? demanda soudain une voix féminine.
Debout dans l’encadrement de la première porte, le dos très raide – comme si l’indignation la tétanisait –, une femme blonde aux cheveux tressés et aux yeux noirs foudroyait Rand du regard. À peine plus âgée que lui, et très jolie, assurément, elle affichait une moue de mauvais augure. Dès qu’il eut vu la couleur des franges de son châle, Rand comprit qu’il était entre de très sales draps.
Une Aes Sedai… Et de l’Ajah Rouge, qui plus est ! Lumière, ne m’abandonne pas !
— Je… Eh bien, j’ai… C’est répugnant, non ? Le mal à l’état pur.
— Tout doit être laissé en l’état, en vue de notre inspection. Ne touche plus rien ! (La femme avança, le front plissé.) Oui, il me semblait bien t’avoir reconnu… Un des « garçons » de Moiraine. Qu’as-tu à voir avec tout ça ?
L’Aes Sedai désigna les têtes, sur la table, et les lettres rouges qui maculaient les murs.
— Moi ? demanda Rand, incrédule. Rien du tout ! Je suis ici parce que je cherche Egwene.
Il fit mine d’ouvrir la seconde porte, mais l’Aes Sedai s’écria :
— Non ! D’abord, tu vas me répondre !
Statufié sur place, Rand se demanda par quel miracle il réussissait à ne pas lâcher son arme et sa lampe. La poitrine prise dans un étau, il parvenait à peine à respirer et une main géante semblait vouloir lui broyer le crâne.
— Réponds, mon garçon ! Et, pour commencer, dis-moi ton nom.
Luttant à la fois contre l’étau et la main géante, Rand sentit que des sons menaçaient de sortir de ses lèvres contre sa volonté. Serrant les dents, il leur barra le passage, s’efforça d’ignorer la douleur qui lui vrillait les nerfs et soutint le regard de l’Aes Sedai à travers le brouillard des larmes de souffrance qui perlaient de ses yeux.
Que la Lumière te brûle, Aes Sedai ! Je ne dirai rien, et que les Ténèbres t’emportent !
— Réponds, c’est un ordre !
Rand eut l’impression qu’on lui enfonçait dans la tête des aiguilles glacées qui transperçaient son cerveau et venaient racler contre ses os. Sans effort conscient de sa part, le vide se fit aussitôt dans son esprit, mais cela ne suffit pas à le libérer de la douleur. Assez loin de lui, il sentait une source de chaleur et de lumière. Alors qu’il était lui-même gelé, ce havre douillet semblait à la fois inaccessible et… à portée de la main.
J’ai tellement froid… Il faut que je touche… que j’atteigne cette chaleur, sinon, cette femme me tuera.
Rand mobilisa ses dernières forces pour entrer en contact avec la chaleur.
— Que se passe-t-il ici ?
Sans crier gare, le froid, l’insupportable pression et les ignobles aiguilles retournèrent dans le néant. Sentant ses genoux se dérober, Rand s’ordonna de rester debout. Il ne ferait pas à cette femme le plaisir de se prosterner devant elle.
Elle a essayé de me tuer…, pensa Rand dès que le vide eut déserté son esprit.
Le souffle court, il tourna la tête et découvrit que Moiraine se campait sur le seuil de la pièce.
— Liandrin, je pose de nouveau ma question : que se passe-t-il ?
— J’ai surpris ce garçon, répondit l’Aes Sedai rouge. Les gardiens ont été tués, et j’ai trouvé ici un de tes jeunes paysans… Mais que fais-tu là, Moiraine ? La bataille se déroule là-haut, pas dans les entrailles de la forteresse.
— Je pourrais te retourner la question, Liandrin… (Moiraine balaya la pièce du regard, le charnier lui arrachant à peine une moue dégoûtée.) Que fais-tu ici ?
Ayant recouvré sa liberté de mouvement, Rand déverrouilla la porte et l’ouvrit en grand.
— Egwene est venue ici…, annonça-t-il au cas où ça intéresserait quelqu’un.
Brandissant sa lampe, il avança sur des jambes toujours très mal assurées.
— Egwene ! appela-t-il.
Un gargouillis lui répondit, montant de sur sa droite. Orientant la lampe de ce côté, Rand découvrit que le prisonnier aux vêtements sophistiqués était pendu à un barreau transversal de la grille de son cachot. Sa ceinture nouée autour du cou, il agonisait – après un ultime battement des jambes, il s’immobilisa, ses yeux exorbités et sa langue déjà bleue faisant tache sur son visage noirâtre. Ses genoux touchant presque le sol, il aurait pu y prendre appui sans difficulté, mais il ne l’avait pas fait.