— Et Egwene ? Elle va bien ? Mat aussi ? Je ne peux pas partir avant de les savoir rétablis.
— La jeune fille est en forme. Elle se réveillera demain matin en ayant oublié ce qui lui est arrivé. C’est souvent comme ça, avec les coups sur la tête.
— Et Mat ?
— Tu as le choix, berger ! Partir sur-le-champ, demain ou la semaine prochaine. À toi de décider !
Sur ces mots, Lan planta là Rand, le laissant s’interroger au cœur d’un couloir obscur des sous-sols de Fal Dara.
7
Le sang appelle le sang
Alors que deux colosses sortaient des appartements de la Chaire d’Amyrlin, portant la civière où reposait Mat, Moiraine remballa soigneusement son angreal – une statuette d’ivoire noirci par l’âge à l’effigie d’une femme en robe longue – dans un carré de soie et le remit dans sa bourse. Collaborer avec d’autres Aes Sedai, afin de concentrer sur une unique tâche un flux considérable de Pouvoir, était une expérience épuisante, même avec l’aide d’un angreal – y compris dans des conditions idéales. Or, passer une nuit blanche à canaliser le Pouvoir de l’Unique n’avait rien de conditions idéales. De plus, s’occuper de Mat n’avait pas été un travail de tout repos.
Alors que Leane supervisait la sortie de la civière, les deux porteurs gardaient la tête basse, sans doute parce qu’ils détestaient être entourés d’Aes Sedai. Surtout lorsque la Chaire d’Amyrlin était du nombre. Pendant toute l’intervention, les deux hommes avaient attendu dehors sans trop savoir ce qui se tramait de l’autre côté de la porte. À présent, ils semblaient pressés de quitter le quartier des femmes. Sur la civière, Mat était blanc comme un linge, mais il respirait régulièrement, comme un dormeur et non plus comme un moribond.
Quelle influence aura son état sur les événements en cours ? se demanda Moiraine alors que la porte se refermait derrière Leane et la civière. Avec la disparition du Cor, Mat n’a plus un rôle si important à jouer, mais…
— Un sale travail, vraiment ! s’écria soudain la Chaire d’Amyrlin. (Plus impassible que jamais, elle se frottait cependant les mains, comme si elle brûlait d’envie de les laver.) Oui, un sale travail !
— Certes, mais hautement intéressant, dit Verin. (La quatrième Aes Sedai sélectionnée par la Chaire d’Amyrlin pour procéder au sauvetage de Mat.) Si nous étions en possession de la dague, la guérison aurait pu être totale. Les choses étant ce qu’elles sont, ce garçon ne survivra pas très longtemps. Malgré notre intervention, je ne lui donne pas plus de quelques mois. Au mieux…
Les trois Aes Sedai étaient désormais seules dans les grands appartements de la Chaire d’Amyrlin. À travers les meurtrières, on apercevait les premières lueurs de l’aube dans un ciel encore maussade.
— Quelques mois, c’est toujours mieux que quelques jours, lâcha Moiraine, glaciale. Et si nous retrouvons l’arme, le lien maléfique pourra encore être brisé.
À condition de récupérer la dague, ce qui n’est pas gagné…
— C’est exact, approuva Verin, il pourra être brisé.
Plutôt boulotte, mais avec un visage carré, elle paraissait sans âge, comme toutes les Aes Sedai. Mais une touche de gris, dans ses cheveux bruns, indiquait qu’elle était très vieille. Cela dit, elle parlait d’une voix forte et affirmée tout à fait adaptée à son front et à ses joues sans rides.
— Mais le garçon est lié à la dague depuis pas mal de temps, reprit Verin. Et il le restera un bon moment, que nous retrouvions l’arme ou non… Qui sait si sa métamorphose n’est pas trop avancée pour lui interdire de bénéficier de notre thérapie ? Au moins, il ne pourra plus contaminer personne, désormais…
Verin hocha pensivement la tête.
— Un objet si petit, et pourtant capable de corrompre n’importe quel individu qui le porte assez longtemps… Par contagion, une personne atteinte peut en contaminer au moins cent. Les victimes devenant presque aussitôt des vecteurs du mal, la haine et la méfiance qui ont signé l’arrêt de mort de Shadar Logoth pourraient de nouveau se déchaîner sur le monde. Si les événements dramatiques poussent les gens à se dresser les uns contre les autres, je me demande combien de temps il faudra pour que nous soyons face à une pandémie. En un an, combien de gens peuvent être infectés ? Nous devrions être en mesure de fournir au minimum une estimation raisonnable…
Moiraine foudroya du regard sa sœur de l’Ajah Marron.
Nous sommes face à un désastre, et elle semble s’amuser comme si elle résolvait une énigme dans un livre. Décidément, les sœurs marron n’ont pas conscience de l’existence du monde. Et tout cas, pas en permanence…
— Nous devons retrouver la dague, ma sœur, dit Moiraine, sainement terre à terre. Agelmar a lancé des hommes à la poursuite des voleurs du Cor – les assassins qui ont tué ses hommes de confiance et dérobé la dague. Si on trouve l’instrument, l’arme réapparaîtra aussi.
Verin plissa pensivement le front.
— Certes, mais, dans ce cas, qui nous l’apportera ? Un contact prolongé suffit pour qu’on soit contaminé par la souillure. Mais en utilisant un coffre, après avoir soigneusement emballé la dague, et en prenant soin d’ajouter du rembourrage… Ce serait mieux, même si les risques de contagion demeureraient. Sans pouvoir étudier l’artefact maudit, comment déterminer le protocole idéal pour le neutraliser ? Mais je ne t’apprends rien, Moiraine… Tu as une idée très précise de l’influence que peut avoir cette arme sur un jeune esprit…
— Je connais quelqu’un qui peut se mettre en quête de la dague sans courir le moindre risque. Quelqu’un que nous avons tenté de protéger et de garder loin du mal autant qu’il est possible en ce monde. Il s’agit de Mat Cauthon, bien sûr !
La Chaire d’Amyrlin approuva du chef.
— Oui, tu as raison, et s’il vit assez longtemps pour ça il est bien capable de réussir. La Lumière seule sait où seront le Cor et la dague lorsque les hommes d’Agelmar les retrouveront. S’ils y parviennent. Imagine que le garçon meure avant ? Avec la dague en « liberté » dans la nature, nous aurons un souci de plus sur les bras. (La Chaire d’Amyrlin frotta ses yeux lourds de fatigue.) Il faudrait aussi mettre la main sur Padan Fain… Pourquoi ce Suppôt méritait-il d’être sauvé au prix de si grands risques ? Se contenter de dérober le Cor aurait été plus simple. S’introduire dans cette forteresse serait resté aussi périlleux que de braver un cyclone hivernal sur la mer des Tempêtes mais, là, nos adversaires se sont doublement compliqué la tâche, et il faut que je sache pourquoi… Si les Blafards l’estiment si important – à supposer que les ordres ne viennent pas de plus haut –, nous serions folles de négliger ce colporteur.
— Je suis d’accord, dit Moiraine, espérant ne rien trahir de sa profonde inquiétude. Mais, selon toute vraisemblance, nous le trouverons en même temps que le Cor.
— Espérons-le, ma fille… (La Chaire d’Amyrlin étouffa un bâillement.) Verin, si tu veux bien nous excuser, j’ai quelques mots à dire à Moiraine. Ensuite, j’essaierai de dormir un peu. Après le fiasco d’hier, Agelmar voudra sans doute que le banquet ait lieu ce soir.
» Merci de ton aide, ma fille… Surtout, ne parle à personne de la véritable nature de l’affection dont souffre Mat. Certaines de nos sœurs risqueraient d’y voir la main des Ténèbres, oubliant que le mal n’est pas la spécialité exclusive du Père des Mensonges…
Parler nommément de l’Ajah Rouge n’était pas utile. Mais les sœurs de cette obédience, à présent, n’étaient peut-être plus les seules de qui il convenait de se méfier.