— Je serai muette comme une tombe, mère… (Verin s’inclina mais ne fit pas mine de s’éclipser.) J’ai là quelque chose qui vous intéressera… (Elle tira de sa ceinture un petit carnet de cuir marron.) Ce sont les mots écrits en lettres de sang, dans le donjon… Les traduire n’a pas toujours été simple. Pas en ce qui concerne les insultes et les vantardises – on peut se demander si les Trollocs connaissent autre chose – mais pour quelques lignes rédigées d’une main moins… primitive. L’œuvre d’un Suppôt cultivé, ou d’un Myrddraal… C’est peut-être un leurre, pourtant… Eh bien, ça évoque un poème ou une chanson, mais avec les accents d’une prophétie. Et nous savons fort peu de choses sur les prédictions « noires »…
La Chaire d’Amyrlin acquiesça après une très courte hésitation. Les prophéties venues des Ténèbres avaient une fâcheuse tendance à se réaliser au moins aussi souvent que celles du camp de la Lumière.
— Lis-moi ton texte, Verin.
L’Aes Sedai feuilleta le carnet, s’éclaircit la voix et lut d’un ton égal :
Un long silence ponctua la lecture de Verin.
— Qui d’autre a vu ce texte, ma fille ? demanda enfin la Chaire d’Amyrlin. Qui est informé de son existence ?
— Serafelle, mère, et ça s’arrête là. Dès que nous avons eu fini de le copier, j’ai demandé à des soldats de nettoyer les murs. Ils ont obéi sans discuter, pressés de ne plus voir les lettres de sang.
— Très bonne initiative… Dans les Terres Frontalières, trop de gens sont capables de comprendre plus ou moins bien le trolloc… Inutile de leur fournir de nouveaux sujets d’inquiétude, car ils en ont assez comme ça…
— Que penses-tu de ces vers ? demanda Moiraine à Verin. Ce sont des prophéties, selon toi ?
L’Aes Sedai marron consulta de nouveau ses notes.
— Eh bien, la forme correspond aux très rares prophéties noires que nous connaissons. Certains passages sont très clairs, je trouve, mais, bien entendu, comme je l’ai déjà mentionné, il peut s’agir d’un leurre… L’allusion à la Fille de la Nuit ne peut avoir qu’un sens : Lanfear est de retour. Ou, en tout cas, on voudrait nous le faire croire.
— Si c’est vrai, ma fille, dit la Chaire d’Amyrlin, il y a de quoi nous inquiéter. Mais les Rejetés sont toujours emprisonnés dans le mont Shayol Ghul. (Jetant un regard à la dérobée à Moiraine, elle trahit un instant son trouble, mais se ressaisit très vite.) Même si les sceaux faiblissent, les Rejetés ne sont pas encore libres !
Lanfear… La Fille de la Nuit, dans l’ancienne langue… Nul ne se souvenait de son véritable nom, mais Lanfear était celui qu’elle avait choisi, contrairement à la plupart des autres Rejetés, baptisés par ceux-là mêmes qu’ils avaient trahis. Selon certaines sources, Lanfear était la plus puissante des Rejetés, juste après Ishamael, également connu sous le nom de Renégat de l’Espoir. Mais la Fille de la Nuit, selon ces mêmes sources, aurait soigneusement dissimulé ses pouvoirs. En l’absence d’écrits remontant à cette époque, les érudits étaient dans l’incapacité de confirmer ou d’infirmer cette théorie.
— Avec cette pléthore de faux Dragons, dit Moiraine, il n’est pas surprenant qu’on essaie de ramener Lanfear sur le devant de la scène.
Malgré la neutralité de son ton, l’Aes Sedai était bouleversée. À part son nom, une seule information concernant Lanfear pouvait être tenue pour incontestable. Avant de se tourner vers les Ténèbres, à une époque où Lews Therin Telamon ne connaissait pas Ilyena, Lanfear avait été l’amante du Dragon.
Une complication dont nous n’avons vraiment pas du tout besoin !
La Chaire d’Amyrlin fronça les sourcils comme si elle était en train de penser la même chose.
Verin acquiesça simplement, comme si ce n’était pas si important que ça.
— D’autres noms sont sans ambiguïté, mère, dit-elle. Le seigneur Luc, comme chacun le sait, était le frère de Tigraine, à l’époque Fille-Héritière du royaume d’Andor. Il a disparu dans la Flétrissure, c’est bien connu… En revanche, j’ignore qui est Isam et quel rapport il peut bien avoir eu avec Luc.
— Nous finirons par le découvrir, dit Moiraine. Pour l’instant, rien ne prouve qu’il s’agisse d’une prophétie…
En fait, elle connaissait le nom. Isam était le fils de Breyan, la femme de Lain Mandragoran, dont les manœuvres visant à conquérir le trône du Malkier – pour son époux – avaient fini par provoquer une invasion par des hordes de Trollocs. Au moment de la défaite du Malkier face aux monstres, Breyan et son nouveau-né s’étaient volatilisés. Isam avait donc des liens familiaux avec Lan…
Avait ? Ou a toujours ? Je ne dois rien dire à mon Champion avant de savoir comment il réagira. Ou, en tout cas, tant que nous ne serons pas très loin de la Flétrissure. S’il pense qu’Isam est vivant…
— Quant aux guetteurs qui attendent sur la pointe de Toman, dit Verin, ramenant Moiraine au présent, c’est une poignée d’illuminés toujours convaincus que les armées envoyées par Artur de l’autre côté de l’océan d’Aryth reviendront un jour. Après si longtemps, ça paraît fou, mais… (Verin eut un ricanement méprisant.) Les Do’Miere A’vron – également nommés les Guetteurs des Vagues – ont toujours une… eh bien… communauté, si j’ose dire… à Falme, sur la pointe de Toman. Et « Marteau de la Lumière » était un des nombreux surnoms d’Artur Aile-de-Faucon.
— Tu voudrais dire, ma fille, que les soldats d’Artur, ou plutôt leurs descendants – l’« engeance » du poème – seraient de retour après un millier d’années ?
— On parle d’une guerre qui ferait rage sur la pointe de Toman et dans la plaine d’Almoth, dit Moiraine. Quant à l’engeance… Aile-de-Faucon envoya deux de ses fils avec ses troupes. S’ils ont survécu dans on ne sait quel pays, il doit y avoir une foule de descendants d’Artur. Ou pas l’ombre d’un…