La Chaire d’Amyrlin regarda son amie intensément, signifiant qu’elle regrettait de ne pas être seule avec elle, histoire de lui demander ce qu’elle pensait vraiment de tout ça.
Moiraine lui fit signe de patienter, lui arrachant un sourire qui tenait davantage de la grimace.
Toujours penchée sur ses notes, Verin ne remarqua rien de ce manège.
— Mère, sans être en mesure de trancher, j’ai de sérieux doutes… Que savons-nous des terres qu’Artur avait l’ambition de conquérir ? Rien du tout ! Si le Peuple de la Mer acceptait de traverser l’océan d’Aryth… Hélas, il est persuadé que les îles de la Mort attendent les navigateurs au bout du voyage. Ces gens-là seuls savent ce que ça veut dire et, bien entendu, avec leur maudit mutisme, pas question d’obtenir des explications… (Verin soupira, la tête toujours baissée.) Nous avons en tout et pour tout une référence à : « une terre sous les Ténèbres, au-delà du soleil couchant, de l’autre côté de l’océan d’Aryth, la où règnent les armées de la Nuit ». Comment savoir si les troupes d’Artur furent assez fortes pour vaincre ces armées de la Nuit ? Ou simplement pour survivre à la mort de leur roi ? Quand a commencé la guerre des Cent Années, tout le monde cherchait à récupérer des lambeaux de l’empire d’Artur. Une occupation trop prenante pour que quiconque ait le temps de penser au corps expéditionnaire perdu. Mais il me semble, mère, que les descendants de ces soldats, s’ils existaient, n’auraient pas attendu si longtemps pour revenir.
— En d’autres termes, ce texte n’est pas une prophétie, selon toi.
— Eh bien… L’« arbre antique », en revanche… Depuis toujours, des rumeurs – j’insiste sur ce terme – prétendent que le royaume d’Almoth, avant sa disparition, détenait une branche d’Avendesora. Et peut-être même une pousse vivante. L’étendard d’Almoth était « bleu pour le ciel au-dessus, noir pour la terre au-dessous, avec l’Arbre de Vie luxuriant pour faire le lien ». Bien sûr, les Tarabonais se surnomment eux-mêmes l’Arbre des Hommes et affirment descendre de souverains et de nobles de l’Âge des Légendes. Les Domani, eux, se croient les descendants de ceux qui créèrent l’Arbre de Vie durant ce même âge. Il y a d’autres possibilités, mère, mais vous remarquerez que ces trois-là, au minimum, tournent autour de la plaine d’Almoth et de la pointe de Toman.
La Chaire d’Amyrlin parla d’un ton faussement conciliant.
— Veux-tu bien te décider, ma fille ? Si l’engeance d’Artur n’est pas de retour, ce texte n’a rien de prophétique et je me fiche comme d’une guigne de ce qu’est ton « arbre antique ».
— Je vous dis ce que je sais, mère, et rien de plus… (Verin leva enfin les yeux de ses notes.) La décision, je la laisse entre vos mains. Je pense que les derniers survivants des armées d’Artur pourrissent en terre depuis des lustres, mais que vaut mon intime conviction face à l’histoire ? Le Temps du Changement, à l’évidence, se réfère à la fin d’un âge, et le Grand Seigneur…
La Chaire d’Amyrlin tapa du poing sur son bureau.
— Je sais très bien de qui il s’agit ! Ma fille, tu devrais te retirer… Allons, va-t’en, parce que je détesterais me mettre en colère contre toi. Ne me laisse pas oublier qui, lorsque j’étais novice, convainquait les cuisinières de laisser des petits gâteaux sur la table, la nuit…
— Mère, intervint Moiraine, rien dans ce texte ne milite en faveur d’une prophétie. N’importe quelle personne dotée d’un minimum d’intelligence et de culture aurait pu l’écrire. Qui a jamais prétendu que les Myrddraals étaient des abrutis ?
— Bien entendu, intervint Verin, l’homme qui détient le Pouvoir doit être un des trois garçons qui voyagent avec toi, Moiraine.
Coupées du monde, les sœurs marron ? Quelle idiote je suis !
Avant qu’elle ait conscience de ce qu’elle faisait, Moiraine plongea à l’intérieur d’elle-même dans les îles de lumière vibrante dont elle sentait en permanence la présence. L’accès à la Source Authentique, en un sens… Le Pouvoir de l’Unique déferla alors dans ses veines, la chargeant d’énergie et occultant même l’éclat de la force mystique de la Chaire d’Amyrlin, qui venait d’avoir le même réflexe que son amie.
De sa vie, Moiraine n’avait jamais seulement envisagé d’utiliser le Pouvoir contre une de ses sœurs.
Les temps sont périlleux, la survie du monde est dans la balance, et ce qui s’impose doit être réalisé. C’est incontournable. Verin, pourquoi es-tu allée fourrer ton nez dans ce qui ne te regardait pas ?
Verin referma son carnet et le glissa dans sa ceinture. Puis elle regarda alternativement ses deux compagnes. À coup sûr, elle devait voir l’aura de Pouvoir qui enveloppait la Chaire d’Amyrlin et Moiraine. Pour distinguer cette lueur, il fallait impérativement être à même de canaliser. Lorsque c’était le cas, on ne pouvait simplement pas passer à côté.
Une touche de satisfaction passa dans le regard de Verin, mais rien n’indiqua qu’elle avait conscience d’avoir lancé un éclair potentiellement mortel sur ses interlocutrices. Au contraire, elle rayonnait comme quelqu’un qui vient de mettre à sa place une nouvelle pièce d’un puzzle.
— Oui, je pensais bien qu’il en était ainsi… Moiraine n’aurait pas pu faire ça toute seule. Quelle meilleure complice que sa vieille amie d’enfance qui s’introduisait déjà avec elle dans les cuisines pour voler des petits gâteaux. (Verin sursauta.) Mille pardons, mère, je n’aurais pas dû dire ça…
— Verin, Verin…, soupira la Chaire d’Amyrlin. Tu nous accuses, ta sœur et moi, de… Je n’ose même pas le dire ! Et tu t’excuses d’avoir parlé trop familièrement à la Chaire d’Amyrlin ? Après avoir foré un trou dans le fond du bateau, tu t’inquiètes parce qu’il pleut ? Ma fille, réfléchis un peu à ce que tu insinues…
C’est trop tard pour ce genre de défense, Siuan… Si nous n’avions pas paniqué et puisé dans la Source, ç’aurait pu marcher… Mais elle n’a plus le moindre doute, à présent.
— Pourquoi nous en parler à nous, Verin ? demanda Moiraine à haute voix. Si tu crois à tes déductions, tu devrais les transmettre aux autres sœurs, en particulier aux membres de l’Ajah Rouge.
Verin en écarquilla les yeux de surprise.
— Oui, oui, c’est vrai… Je n’y avais pas pensé… Mais si je le fais, on vous calmera toutes les deux, et l’homme, lui, sera apaisé. Personne n’a jamais observé l’évolution d’un mâle capable de canaliser le Pouvoir. Quand surgit la folie et comment le submerge-t-elle ? À quelle vitesse est-il détruit ? Alors qu’il pourrit de l’intérieur, un être humain peut-il encore agir ? Et pendant combien de temps, si c’est le cas ? Sauf s’il est apaisé, le jeune homme – lequel des trois, j’avoue ne pas le savoir – subira le même sort que je sois là ou pas pour étudier le processus de détérioration. S’il est surveillé et guidé, nous serons en mesure de conduire des recherches sans courir trop de risques, en tout cas au début. Et il y a aussi Le Cycle de Karaethon…
Verin ne broncha pas sous le regard interloqué de ses deux interlocutrices.
— Mère, je suis prête à parier ma vie que le garçon est le Dragon Réincarné. Dans le cas contraire, vous ne laisseriez pas en liberté un homme capable de canaliser le Pouvoir.
Elle ne pense qu’à sa soif de connaissances, songea Moiraine, éberluée. La plus terrible prophétie du monde se réalise, notre univers va peut-être disparaître, et son seul souci, c’est d’accumuler du savoir. Hélas, ça la rend encore plus dangereuse…