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— Qui est au courant ? demanda la Chaire d’Amyrlin d’une voix blanche. Serafelle, bien sûr ? Et qui d’autre, Verin ?

— Personne, mère, je le répète ! Serafelle ne manifeste aucun intérêt pour tout ce qui ne se trouve pas dans un livre – et encore, à condition que l’ouvrage date de plusieurs siècles. Selon elle, les textes que nous avons rassemblés à Tar Valon représentent à peine le dixième du « patrimoine intellectuel » consigné dans les vieux grimoires, les tablettes et les manuscrits dispersés aux huit coins du monde. Ces trésors de connaissance, si nous y accédions, pourraient suffire à…

— Assez parlé, ma sœur ! s’écria Moiraine.

Elle relâcha son emprise sur la Source Authentique et sentit quelques secondes plus tard que Siuan l’imitait. Sentir le Pouvoir couler de soi comme le sang et la vie qui sourdent d’une blessure était toujours un moment poignant. Une part de Moiraine aurait voulu enrayer l’hémorragie mais, à la différence de nombre de ses sœurs, elle s’efforçait, par souci de discipline, de ne jamais se complaire dans ce dilemme.

— Verin, prends un siège et dis-nous tout ce que tu sais, et comment tu l’as appris. Surtout, n’omets pas un détail.

Après s’être assurée que la Chaire d’Amyrlin l’autorisait à s’asseoir, l’Aes Sedai marron obéit à Moiraine, un peu étonnée qu’elle la regarde avec une telle mélancolie.

— Selon toute probabilité, quelqu’un qui n’aurait pas comme moi étudié en profondeur les anciens textes n’aurait rien remarqué, à part que vous vous comportiez bizarrement, toutes les deux. Désolée d’avoir dit ça, mère… Il y a vingt ans, alors que Tar Valon était assiégée, j’ai relevé le premier indice, mais il m’a fallu encore longtemps pour…

Que la Lumière me vienne en aide, Verin ! Je te serai éternellement reconnaissante pour les petits gâteaux et ta façon de nous offrir à chaque instant une épaule pour pleurer. Mais je ne reculerai pas devant ce qui doit être fait. C’est mon devoir, et je l’accomplirai !

Perrin jeta un regard au coin du couloir, les yeux rivés sur le dos de l’Aes Sedai qui s’éloignait. Cette femme sentait le savon parfumé à la lavande, une odeur que bien peu de gens auraient captée, même à plus courte distance. Dès que l’Aes Sedai fut hors de vue, l’apprenti forgeron reprit son chemin vers l’infirmerie. Il avait déjà essayé une fois de voir Mat, mais la maudite bonne femme – Leane, comme l’avait appelée quelqu’un – lui avait fermé la porte au nez, manquant le lui arracher, sans même avoir l’idée de demander qui il était.

En règle générale, il se sentait mal à l’aise en la présence d’Aes Sedai, surtout lorsqu’elles s’intéressaient à ses yeux.

Plaquant une oreille contre la porte, Perrin n’entendit aucun bruit. Le couloir étant désert, il entra à la hâte et referma le battant derrière lui.

Dans la longue salle aux murs blancs où s’alignaient des lits, les ouvertures qui donnaient accès aux perchoirs des archers laissaient entrer une généreuse lumière. Grâce à cet éclairage, Perrin repéra assez vite le lit qu’occupait Mat. Après les événements de la nuit passée, il s’était attendu à voir pas mal de blessés. Mais la forteresse grouillait d’Aes Sedai, des guérisseuses qui venaient à bout de toutes les affections, à part la mort. Pour lui, cependant, ces lieux empestaient quand même la maladie.

L’apprenti forgeron fit la grimace, car il détestait penser à ses aptitudes olfactives si particulières…

Mat était immobile, les mains posées sur le ventre par-dessus ses couvertures. Vu de plus près, il paraissait épuisé. Pas malade, non, mais plutôt vidé de ses forces comme s’il venait de se coucher après avoir travaillé trois jours et trois nuits dans les champs. Une odeur anormale se dégageait de lui. Rien que Perrin puisse identifier ou nommer, cependant. Anormale, il n’y avait pas d’autre mot.

Avec moult précautions, l’apprenti forgeron s’assit sur un lit, à côté de celui de Mat. Il faisait toujours très attention à ses mouvements. Plus grand aujourd’hui que la plupart des hommes, il avait toujours dépassé d’une bonne tête les autres enfants. S’il se montrait imprudent, il risquait de blesser quelqu’un ou de casser un objet précieux. Au fil du temps, cette prudence peut-être excessive était devenue sa seconde nature. Cela dit, il aimait réfléchir et comparer de temps en temps ses idées avec celles des autres.

Depuis que Rand se prend pour un seigneur, je ne peux plus lui parler, et Mat ne doit sûrement pas avoir grand-chose à dire.

La nuit précédente, ayant envie de méditer, Perrin s’était réfugié dans un des jardins intérieurs. Ce souvenir lui faisait toujours un peu honte. S’il avait été dans sa chambre, avec Mat, ils auraient accompagné Egwene ensemble. Avec un peu de chance, il aurait pu protéger ses amis… En fait, dans ce cas de figure, il aurait sans doute été allongé sur un de ces lits – ou à la morgue, pour ce qu’il en savait. Certes, mais ça ne le consolait pas. Cela dit, pleurer sur le lait renversé ne servait à rien, et son inquiétude actuelle n’avait rien à voir avec l’attaque des Trollocs.

Des domestiques avec à leur tête Timora, une des dames de compagnie d’Amalisa, l’avaient découvert assis dans le noir. Aussitôt, Timora avait lancé un ordre à une de ses filles :

— Va chercher Liandrin Sedai, vite !

Les femmes étaient restées plantées là à le regarder comme s’il risquait de disparaître dans un nuage de fumée, à la manière d’un trouvère. Puis la première cloche s’était mise à sonner, semant la panique dans toute la forteresse.

— Liandrin…, souffla Perrin en regardant Mat. Ajah Rouge… Ces femmes passent presque tout leur temps à traquer les hommes qui savent canaliser le Pouvoir. Tu crois qu’elle me prend pour l’un d’eux ? (Bien entendu, Mat ne répondit pas.) Et voilà que je parle tout seul… Il ne me manquait plus que ça.

Mat battit soudain des paupières.

— Qui est… ? Perrin, que s’est-il passé ?

La voix encore pâteuse, Mat ne parvint pas à ouvrir les yeux en grand, comme s’il continuait à dormir.

— Tu as oublié, Mat ?

— Oublié ? Eh bien… Je me souviens d’Egwene… (Mat leva péniblement une main, la laissa retomber avec un soupir et dut lutter pour ne pas refermer les yeux.) Elle m’a demandé d’aller voir Fain avec elle. Enfin, demandé, c’est une façon de parler. C’était plutôt un ordre. La suite m’échappe complètement…

Vaincu, Mat ferma les yeux et sombra de nouveau dans le sommeil.

Entendant des bruits de pas, Perrin se leva d’un bond, mais il constata très vite qu’il était coincé. Du coup, quand elle entra, Leane le trouva planté à côté du lit de Mat. Les poings plaqués sur les hanches, elle étudia de pied en cap l’apprenti forgeron. Sans avoir besoin de lever les yeux, car elle était pratiquement aussi grande que lui.

— Eh bien, tu es presque assez beau pour me faire regretter de ne pas appartenir à l’Ajah Vert. Presque… Mais si tu ennuies mes patients… Avant de vivre à la Tour Blanche, j’ai maté mes frères, de sacrés costauds, tu peux me croire. Alors ne va surtout pas penser que tes larges épaules m’impressionnent.

Perrin s’éclaircit la voix, histoire de gagner du temps. Le plus souvent, il ne comprenait rien à ce que lui disaient les femmes.

Ce n’est pas comme Rand. Lui, il saisit vite et il n’est jamais à court d’une bonne repartie.

S’avisant qu’il foudroyait l’Aes Sedai du regard, Perrin se corrigea sur-le-champ. Il n’avait pas trop envie de penser à Rand, certes, mais taper sur les nerfs d’une de ces femmes n’était pas non plus à son programme, surtout quand elle commençait à taper du pied.