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— Je n’ai pas dérangé Mat… Il dort toujours…

— C’est vrai, et c’est une bonne chose pour toi… Bon, que fiches-tu ici ? Je t’ai éjecté une fois, si je me souviens bien, mais tu es du genre entêté.

— Je voulais voir s’il allait bien…

— Il dort, comme tu as pu le voir, et il se réveillera dans quelques heures. Dès qu’il sera debout, tu constateras qu’il se porte comme un charme.

Leane marqua une pause qui parut extrêmement menaçante à Perrin. Elle lui mentait, il en aurait mis sa main au feu. Car si les Aes Sedai ne travestissaient jamais la vérité, il leur arrivait de la couvrir d’un voile pudique.

Que se passait-il exactement ? Liandrin le cherchait, Leane lui mentait… Quoi qu’il en soit, il était temps qu’il se tienne très loin des Aes Sedai. De toute façon, il ne pouvait rien pour Mat.

— Merci, dit-il. Puisque c’est comme ça, je vais le laisser dormir. Si vous voulez bien m’excuser…

L’apprenti forgeron tenta de contourner l’Aes Sedai afin de filer vers la porte, mais elle l’intercepta au vol, lui plaquant ses deux mains sur les tempes. Quand elle le força à baisser la tête, pour le regarder dans les yeux, Perrin eut l’impression qu’une onde de chaleur descendait du sommet de son crâne jusqu’à ses pieds, puis faisait aussitôt le chemin en sens inverse.

Il se dégagea vivement, mais le mal était sûrement déjà fait.

— Tu respires la santé, dit l’Aes Sedai, comme un jeune animal sauvage. Mais si tu es né avec ces yeux-là, je suis une Cape Blanche !

— Je n’ai jamais eu d’autres yeux, grogna Perrin, étonné lui-même par l’agressivité de son ton, face à une Aes Sedai.

Comme s’il perdait tout sens commun, il saisit la femme par les bras, la souleva de terre et la redéposa sur un côté, pour qu’elle cesse de lui barrer la route. Alors qu’ils se toisaient du regard, le jeune homme se demanda si ses yeux étaient autant écarquillés de surprise que ceux de l’Aes Sedai.

— Si vous voulez bien m’excuser, répéta-t-il avant de s’enfuir à toutes jambes.

Mes yeux ! Ces maudits yeux jaunes qui brillent comme des soleils dès que de la lumière s’y reflète.

En quête d’une position confortable, Rand se tournait et se retournait dans son lit. Filtrant des meurtrières de la chambre, les rayons du soleil se reflétaient sur les murs de pierre nue. Si épuisé qu’il fût, car il n’avait pas réussi à fermer l’œil de la nuit, le jeune homme ne se berçait pas d’illusions : il ne s’endormirait plus, voilà tout. Si son gilet de cuir reposait sur le sol, entre son lit et le mur, il était tout habillé, portant même ses nouvelles bottes. Son épée non loin de la main, il avait rangé son arc et ses flèches dans un coin, près de ses deux baluchons.

Tout au long de la nuit, une idée avait tourné en boucle dans sa tête, le mettant à la torture. Pourquoi donc n’avait-il pas saisi au vol l’occasion de filer que lui avait offerte Moiraine ? Par trois fois, il s’était levé avec l’intention de quitter Fal Dara. Allant jusqu’à ouvrir la porte au cours de deux de ses tentatives, il avait constaté que le couloir était désert. À part quelques serviteurs vaquant à leurs occupations, il n’y avait personne – et surtout pas de gardes chargés de le surveiller. Peut-être, mais il devait savoir comment s’en sortaient ses amis.

Lorsque Perrin entra, la tête baissée, comme d’habitude, et en bâillant à s’en décrocher la mâchoire, Rand s’assit d’un bond dans son lit.

— Comment va Egwene ? Et Mat ?

— Egwene dort. Enfin, c’est ce qu’on m’a dit, parce qu’on ne m’a pas autorisé à entrer dans les quartiers des femmes. Mat, lui… (Perrin foudroya soudain du regard… la pointe de ses chaussures.) Si ça t’intéresse tant, pourquoi n’es-tu pas allé le voir ? Je croyais que tu te fichais de nous, désormais. En tout cas, tu l’as clamé haut et fort.

Ouvrant sa partie de l’armoire à trois portes, l’apprenti forgeron entreprit de se choisir une chemise propre.

— Je suis passé à l’infirmerie, Perrin… L’Aes Sedai qui est presque toujours avec la Chaire d’Amyrlin m’a dit que Mat dormait, que je n’avais rien à faire là et que je pouvais revenir plus tard, si je voulais… J’aurais cru entendre maître Thane en train de donner des ordres à ses ouvriers, au moulin. Tu sais comment est notre meunier, non ? Du genre pète-sec qui veut que tout soit fait en vitesse et sans la moindre erreur.

Perrin ne répondit pas. Retirant sa veste, il commença à enlever sa chemise.

Rand le regarda faire un moment, puis il eut un rire sans joie.

— Tu veux en entendre une bonne ? Sais-tu ce qu’elle m’a dit ? Je parle de l’Aes Sedai de l’infirmerie, bien sûr… Tu as vu sa taille ? Elle n’a rien à envier à la plupart des hommes et, avec quelques pouces de plus, elle pourrait me regarder dans les yeux. Bon, après m’avoir étudié de la tête aux pieds, elle a marmonné : « Une vraie perche, ce garçon… Où étais-tu quand j’avais seize ans ? Et même trente ? » Puis elle a éclaté de rire, comme si c’était une bonne blague. Que dis-tu de ça, mon vieux ?

Perrin acheva d’enfiler une chemise propre, puis il jeta un regard de côté à son ami. Avec sa carrure imposante et sa tignasse bouclée, il ressemblait à un ours blessé. Un animal incapable de comprendre pourquoi on lui avait fait du mal…

— Perrin, je…

— Mon seigneur, s’il vous chante de plaisanter au sujet des Aes Sedai, ne vous privez pas de ce plaisir… Moi, je ne gaspillerai pas mon temps à me montrer sarcastique – c’est bien le mot ? – sur ces femmes terrifiantes. Mais je ne suis qu’un crétin de forgeron parfaitement indigne d’éveiller votre intérêt, noble seigneur.

Ramassant sa veste, Perrin se dirigea vers la porte.

— Attends ! Que la Lumière me brûle ! j’avais peur et je croyais avoir de gros ennuis. À vrai dire, je les avais peut-être, et rien ne me garantit que ce soit terminé. Je ne voulais pas vous impliquer dans tout ça, Mat et toi. Hier soir, toutes les femmes me cherchaient, et c’est une part de mes problèmes, je pense… Sans compter que Liandrin… (Rand écarta les mains en signe d’impuissance.) Perrin, fais-moi confiance, tu détesterais être mêlé à ces histoires.

Immobile devant la porte, le jeune forgeron ne fit pas demi-tour, tournant la tête juste assez pour que Rand voie un de ses yeux jaunes.

— Ces femmes te cherchaient ? Ou en avaient-elles plutôt après nous trois ?

— Non, c’était moi, leur proie. J’aimerais qu’il en aille autrement, mais il faut regarder la vérité en face.

Perrin secoua la tête.

— Liandrin me cherchait aussi, je le sais… J’ai entendu une femme le dire.

— Pourquoi aurait-elle… ? De toute façon, ça ne change rien. Le fond du problème, c’est que je vous ai lancé à la tête des horreurs que je ne pensais pas. Alors, oublie ça et dis-moi comment va Mat !

— Il dort. Leane, la grande Aes Sedai, prétend qu’il sera rétabli dans quelques heures. Mais moi, je pense qu’elle ment… Je sais que ces femmes disent toujours la vérité, sauf lorsqu’elles ne risquent pas de se faire prendre, mais là elle n’était pas franche. (Perrin marqua une courte pause.) C’est vrai, tu ne pensais pas ce que tu as dit ? Nous partirons d’ici ensemble ? Mat, toi et moi ?

— C’est impossible, Perrin… Je ne peux pas te dire pourquoi, mais je dois… Non, attends !

Avec un claquement sec, la porte se referma derrière Perrin.

Rand se laissa retomber dans le lit.

— Je ne peux rien te dire…, répéta-t-il en tapant du poing sur le montant du lit. Je ne peux pas…

Alors qu’il envisageait de s’asseoir de nouveau, quelqu’un frappa à la porte, l’incitant à se lever d’un bond. Si Perrin avait changé d’avis, il n’aurait pas toqué…