— Qui est-ce ?
Comme s’il s’agissait d’une invitation, Lan entra et referma la porte d’un coup de talon. Fidèle à son habitude, il portait une veste longue de couleur verte qui lui permettait d’être quasiment invisible dans la forêt. Son épée au côté, bien entendu, il arborait en haut du bras gauche une large corde jaune dont les franges atteignaient presque son coude. Sur le nœud, on avait piqué une broche représentant une grue dorée en plein vol – l’emblème du Malkier.
— La Chaire d’Amyrlin veut te voir, berger ! Mais tu ne peux pas te présenter à elle dans cet état. Change de chemise et peigne-toi ! Tu ressembles à une meule de foin !
Lan ouvrit l’armoire et entreprit de fouiller dans les vêtements que Rand n’avait pas choisi d’emporter.
Le jeune berger, lui, se pétrifia, sonné comme si on venait de lui flanquer un coup de marteau sur la tête. Il s’attendait à une convocation, à vrai dire, mais il n’aurait jamais cru être encore à Fal Dara quand elle viendrait.
Elle sait tout à mon sujet… Par la Lumière ! c’est évident !
— Comment ça, elle veut me voir ? Je m’en vais, Lan ! Vous aviez raison, et je ne vais pas traîner ici une heure de plus.
Le Champion jeta une chemise de soie blanche sur le lit.
— Tu aurais dû t’éclipser hier soir, mon garçon… Personne ne peut se dérober à une « invitation » de la Chaire d’Amyrlin. Même pas le seigneur général des Capes Blanches ! Pendant son voyage, Pedron Niall réfléchirait sans doute au meilleur moyen de tuer la Chaire d’Amyrlin sans se faire coincer, mais il viendrait… (Lan se retourna et tendit à Rand une des vestes à col montant.) Celle-ci devrait convenir…
Les manches du vêtement rouge étaient ornées d’un entrelacs de tiges à longues épines qui venait s’enrouler autour des poignets. Sur le col au liseré d’or, deux hérons dorés composaient le début d’une frise.
— La couleur est parfaite…, fit Lan comme si quelque chose l’amusait – ou lui apportait quelque intime satisfaction. Allons, berger, change-toi, et plus vite que ça !
Sans enthousiasme, Rand commença à retirer son épaisse et grossière chemise d’homme de peine.
— Je vais être ridicule… Une chemise de soie, moi ! Je n’en ai jamais porté de ma vie ! Et cette veste, même les jours de fête je n’aurais pas osé m’accoutrer ainsi.
Si Perrin me voit là-dedans… Que la Lumière me brûle ! cet idiot m’accuse de me prendre pour un seigneur. Après ça, il n’en démordra plus !
— On ne peut pas aller voir la Chaire d’Amyrlin en étant vêtu comme un chiffonnier, berger ! Fais voir un peu tes bottes ? Oui, ça ira… Bon, accélère, parce qu’on ne fait pas attendre impunément la Chaire d’Amyrlin. Bien entendu, tu prends ton épée !
— Mon épée ? s’écria Rand, la chemise qu’il était en train de faire glisser sur sa tête étouffant sa voix. Dans les quartiers des femmes ? Lan, si je me présente devant la Chaire d’Amyrlin avec une arme, elle va faire…
— Elle ne fera rien du tout, berger ! Si elle avait peur de toi, ce que je ne te souhaite pas, parce qu’elle est du genre à ne redouter personne, ce ne serait pas à cause de ton arme. Surtout, n’oublie pas de t’agenouiller devant elle. Enfin, de mettre un genou en terre, plutôt. Tu n’es pas un marchand pris en flagrant délit de fraude sur le poids de sa livraison.
» Tu veux essayer une ou deux fois, pour la génuflexion ?
— Inutile, j’ai vu les gardes s’agenouiller devant Morgase, et ça devrait m’inspirer.
Lan eut l’ombre d’un sourire.
— Oui, oui, fais exactement comme les gardes… Voilà qui donnera à penser à ces dames…
Rand fronça les sourcils.
— Lan, pourquoi me dites-vous ça ? Vous êtes un Champion mais, parfois, vous agissez comme si vous étiez de mon côté.
— Je suis de ton côté, berger. Un peu… Assez pour te donner un coup de main, en tout cas. (Le visage de marbre, Lan prononçait des paroles amicales qui ne semblaient pas vraiment adaptées au ton rude de sa voix.) C’est moi qui t’ai donné le peu de formation que tu as, et je refuse de te voir te prosterner en gémissant. La Roue tisse comme elle l’entend, et elle fait de nous ce qui lui chante. C’est encore plus vrai pour toi, mais tu peux au moins affronter ton destin debout comme un homme. N’oublie pas qui est la Chaire d’Amyrlin, berger, et fais montre du respect requis, mais contente-toi de mettre un genou en terre et regarde-la bien dans les yeux. À présent, cesse d’ouvrir la bouche comme si tu voulais gober les mouches, et finis d’enfiler cette chemise.
Rand serra les dents et acheva de s’habiller.
Me souvenir de qui elle est ? Par la Lumière ! que ne donnerais-je pas pour l’oublier à jamais !
Pendant que Rand mettait la veste rouge puis ceignait son épée, Lan continua à le bombarder de conseils. Que dire, à qui le dire, et que ne pas dire, qui que soit son interlocuteur. Que faire et que ne pas faire. Comment se déplacer, même…
Une liste bien trop longue pour que Rand la retienne, d’autant plus que la plupart des recommandations, du genre farfelu, semblaient plutôt faciles à oublier. Bien entendu, celle qu’il omettrait suffirait à lui attirer l’ire des Aes Sedai.
Si ce n’est pas déjà fait… Si Moiraine a tout dit à la Chaire d’Amyrlin, à combien de ses sœurs se sera-t-elle confiée ?
— Lan, pourquoi ne puis-je pas filer, comme je le prévoyais ? Le temps qu’elle s’aperçoive que je lui ai posé un lapin, je serai loin d’ici, mon cheval galopant ventre à terre…
— Avec une horde de chasseurs à tes trousses, berger ! Quand la Chaire d’Amyrlin veut quelque chose, elle l’obtient. (Lan ajusta le ceinturon d’armes du jeune homme, histoire de bien centrer la boucle.) Je fais le maximum pour toi, n’en doute pas un instant…
— Mais pourquoi toutes ces bizarreries ? Quel est le sens de cette mascarade ? Pourquoi dois-je me poser une main sur le cœur si la Chaire d’Amyrlin se lève ? Pourquoi refuser tout aliment et toute boisson, à part de l’eau ? Je n’ai pas l’intention de déjeuner avec elle, mais pourquoi faut-il renverser l’eau sur le sol avant de dire : « La terre a soif » ? Et si elle me demande mon âge, pourquoi répondre en précisant depuis quand je suis en possession de l’épée ? Je ne comprends rien à la moitié de vos recommandations.
— Il ne faut pas renverser l’eau, berger ! Trois gouttes, voilà tout ce que doit boire le sol ! Si tu mémorises mes instructions, tu auras amplement le temps de les comprendre plus tard. Dis-toi que tu respectes des coutumes, tout simplement. La Chaire d’Amyrlin fera de toi ce que son devoir lui imposera. Si tu crois pouvoir échapper à ce sort, c’est que tu te penses capable de voler jusqu’à la lune, comme Lenn. Tu ne fuiras pas, mais tu as une chance de lui tenir la dragée haute, au moins un moment, et de ne pas perdre ta dignité. Que la Lumière me brûle ! je suis sûrement en train de perdre mon temps avec toi ! Mais je n’ai rien de mieux à faire, alors… Bon, ne bouge pas, à présent.
Lan sortit de sa bourse une longueur de corde dorée à franges qu’il noua autour du bras gauche de Rand. Sur le nœud, il épingla une broche représentant un aigle aux ailes déployées.
— J’ai fait fabriquer ce bijou pour toi, et ce n’est pas le plus mauvais moment pour te l’offrir… Ça aussi, c’est susceptible de les faire réfléchir.
Même s’il n’en croyait pas ses yeux, Rand dut se rendre à l’évidence : le Champion venait de sourire. Baissant les yeux sur la broche, il reconnut l’Aigle Rouge de Manetheren. Caldazar…
— Une épine dans le pied du Ténébreux, et une écharde dans sa paume… Lan, Manetheren n’est plus depuis des lustres. C’est un nom dans des livres, et rien de plus. Il ne reste que Deux-Rivières et, au bout du compte, je suis un berger et un fermier. Voilà tout !