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— Berger, l’épée qui ne pouvait être brisée finit par voler en éclats, mais elle combattit les Ténèbres jusqu’à la dernière seconde. Pour être un homme, il existe une règle qui prime toutes les autres. Quoi qu’il t’arrive, affronter la tourmente debout. Bon, tu es prêt ? La Chaire d’Amyrlin attend…

Les entrailles nouées, Rand suivit le Champion dans le couloir.

8

Le Dragon Réincarné

Les jambes raides et les nerfs à vif, Rand marchait aux côtés du Champion.

Affronter la tourmente debout…

Facile à dire pour Lan, qui n’avait pas été convoqué par la Chaire d’Amyrlin. La vie devait paraître bien souriante, quand on ne craignait pas d’être apaisé avant le coucher du soleil – voire exécuté, pour ce qu’il en savait. Comme s’il avait quelque chose coincé en travers de la gorge, Rand tentait de déglutir, mais il n’y avait pas moyen.

Les couloirs grouillaient de monde. Des domestiques allaient et venaient au gré de leurs corvées matinales, croisant des guerriers toujours en tenue de repos mais armés jusqu’aux dents… Quelques jeunes garçons, équipés de petites épées d’exercice, accompagnaient leurs aînés et imitaient leur façon de marcher. Il ne restait plus de traces des combats de la veille, mais tous les résidants de la forteresse, y compris les enfants, restaient sur le qui-vive. Tels des chats à l’affût d’une bande de rats, les défenseurs semblaient être prêts à bondir au moindre événement suspect.

Quand ils le croisèrent, Ingtar jeta à Lan et à Rand un regard étrange, presque tourmenté, puis il ouvrit la bouche, mais se ravisa et continua son chemin en silence. Kajin, un grand guerrier mince au teint cireux, se tapa du poing sur le cœur et cria :

— Tai’shar Malkier ! Tai’shar Manetheren !

Le sang pur du Malkier… Le sang pur de Manetheren…

Par la Lumière ! pourquoi a-t-il dit ça ? se demanda Rand, épouvanté. Allons, ne sois pas stupide… Ici, tout le monde a entendu parler de Manetheren. Dès qu’il est question de bataille, ces gens connaissent toutes les anciennes histoires. Bon sang ! il faut que je me contrôle un peu !

Lan leva un poing et répondit au salut rituel :

— Tai’shar Shienar !

S’il courait assez vite, Rand avait une chance de se fondre dans la foule, de gagner les écuries et…

De me retrouver poursuivi par une meute de chasseurs !

S’il ne se reprenait pas, la tension finirait par lui jouer un mauvais tour…

Aux abords des quartiers des femmes, Lan cria soudain :

— Le Chat qui Traverse la Cour !

D’instinct, Rand adopta la démarche que lui avait enseignée le Champion. Le dos bien droit, certes, mais les muscles détendus, comme s’il pendait au bout d’un fil accroché au sommet de son crâne. Une façon de flâner, en quelque sorte, mais avec un rien d’arrogance – en tout cas, en manifestant une assurance que Rand n’éprouvait pas du tout. Par bonheur, il n’eut pas le loisir de s’appesantir sur la question, car Lan et lui, marchant exactement au même pas, arrivèrent en vue de l’entrée des quartiers des femmes.

Les résidantes qui montaient la garde regardèrent approcher les deux hommes sans s’inquiéter outre mesure. Assises devant des lutrins, certaines de ces femmes consultaient des grands-livres comptables, y ajoutant de temps en temps quelque chiffre mystérieux. D’autres tricotaient ou brodaient pour passer le temps. Des dames en robe de soie et des servantes en livrée s’acquittaient de leur mission dans un parfait esprit d’égalité. Sous l’arche d’entrée, les portes étaient ouvertes, et les femmes seules se chargeaient de la surveillance. Il n’y avait pas besoin de précautions supplémentaires. Aucun homme du Shienar n’aurait franchi ces portes sans invitation – en revanche, tous auraient répondu « présent » avec enthousiasme s’il s’était agi de les défendre jusqu’à la mort.

Des remontées acides apprirent à Rand que son estomac se rebellait.

Dès qu’elles auront vu nos épées, elles nous interdiront d’entrer, c’est sûr ! Mais pourquoi m’en plaindrais-je ? C’est ce que je veux, non ? Si on nous éjecte, j’aurai peut-être l’occasion de filer. À condition que ces dames n’ameutent pas la garde…

Rand s’accrocha à la démarche du Chat qui Traverse la Cour, un peu comme on s’accroche à un morceau de bois flotté lors d’un naufrage. S’il ne s’était pas concentré sur chaque pas, rien au monde n’aurait pu l’empêcher de tourner les talons et de détaler comme un lapin.

Une des dames d’Amalisa, Nisura, une brune au visage rond, posa sa broderie et se leva. Dès qu’elle aperçut les épées, elle eut une moue contrariée, mais elle n’émit aucun commentaire. Se détournant de leurs occupations, toutes les femmes levèrent les yeux, attentives et silencieuses.

— Honneur à vous deux, dit Nisura en inclinant très légèrement la tête.

Elle regarda Rand, mais si brièvement qu’il se demanda s’il n’avait pas rêvé. « La Chaire d’Amyrlin veut te voir », avait dit Perrin. Eh bien, à l’évidence, tout le monde le savait !

Sur un signe de Nisura, deux autres femmes – des dames, pas des servantes, décidément, on les couvrait d’honneurs – s’avancèrent afin d’escorter les visiteurs. S’inclinant un peu plus bas que Nisura – mais à peine – elles indiquèrent aux mâles de franchir l’arche. Après avoir jeté un rapide coup d’œil à Rand, elles aussi évitèrent de reposer les yeux sur lui.

Nous cherchaient-elles tous les trois, ou en avaient-elles juste après moi ? Mais que voudraient-elles à Mat et à Perrin ?

Une fois à l’intérieur, les choses se passèrent exactement comme Rand l’attendait. Deux hommes dans les quartiers des femmes, où on n’en voyait presque jamais, ne pouvaient qu’attirer l’attention. Les épées firent se plisser plus d’un front, mais aucune résidante ne s’autorisa un commentaire. À haute voix, en tout cas, car les murmures allaient bon train, bien trop bas pour qu’on puisse les comprendre. S’en fichant comme d’une guigne, Lan avançait comme s’il ne s’apercevait de rien. Beaucoup moins déterminé, Rand suivait leurs deux guides en regrettant de ne pas avoir l’ouïe plus fine.

Trois Aes Sedai montaient la garde devant les appartements de la Chaire d’Amyrlin. La plus grande de toutes, Leane, arborait son grand sceptre à la pointe en forme de flamme. S’il ne connaissait pas les deux autres Aes Sedai, Rand les situa grâce aux franges de leur châle : une sœur blanche et une sœur jaune. Leur visage lui disait quelque chose, et il comprit vite pourquoi. Lors de sa folle équipée, il était passé devant elles, sa lame au poing. L’air soupçonneux, elles le lorgnaient d’ailleurs en plissant le front, les lèvres étirées en une moue dubitative.

Leane avisa Rand et eut un sourire en coin.

— Qui amènes-tu aujourd’hui à la Chaire d’Amyrlin, Lan Gaidin ? Un jeune lion ? Il vaudrait mieux que les sœurs vertes ne le voient pas, ou il se retrouvera au lit avec l’une d’elles avant d’avoir compris ce qui lui arrive. Tu sais qu’elle aime prendre les hommes au berceau…

Rand se demanda s’il était possible de transpirer de l’intérieur. Parce que c’était exactement l’impression qu’il avait. Il voulut regarder Lan, mais il se souvint que c’était proscrit par le Champion lui-même.

— Je suis Rand al’Thor, fils de Tam al’Thor et originaire de Deux-Rivières, un lieu jadis connu sous le nom de Manetheren. Leane Sedai, je suis ici parce que la Chaire d’Amyrlin m’a convoqué.

Le jeune homme fut très surpris que sa voix n’ait pas tremblé un seul instant.