Le sourire de Leane se volatilisa.
— Ce garçon est censé être un berger, Lan Gaidin ? Ce matin, il était beaucoup moins sûr de lui.
— C’est un homme, Leane Sedai, rien de plus ou de moins. Nous sommes ce que nous sommes, voilà tout…
L’Aes Sedai hocha pensivement la tête.
— Chaque jour, le monde devient un peu plus étrange. À ce rythme-là, le forgeron portera une couronne et nous répondra en Haut Chant… Bon, attendez ici…
Elle entra afin d’aller prévenir la Chaire d’Amyrlin de l’arrivée des deux « invités ».
Son absence ne dura pas longtemps. Très mal à l’aise sous le regard des deux autres Aes Sedai, Rand tenta de ne pas baisser les yeux, comme Lan le lui avait recommandé. Se rapprochant l’une de l’autre, les deux sœurs tinrent une messe basse.
Que se disent-elles ? Et que savent-elles sur moi ? Par la Lumière ! elles se préparent peut-être à m’apaiser ! C’est ça que voulait dire Lan en parlant d’affronter la tourmente debout ?
Leane revint et fit signe à Rand d’entrer. Lorsque Lan fit mine de suivre le mouvement, elle lui barra le chemin avec son spectre, tenu à l’horizontale comme une lance.
— Pas toi, Lan Gaidin… Moiraine Sedai a une mission pour toi. Ne t’en fais pas, le lionceau sera en sécurité !
Juste avant que la porte se referme dans son dos, Rand entendit le cri de soutien que lui adressa le Champion :
— Tai’shar Manetheren !
Rand traversa l’antichambre puis entra avec Leane dans ce qui devait être le salon de la suite royale. Moiraine Sedai était assise d’un côté de la pièce, et une des Aes Sedai marron qu’il avait rencontrées dans le donjon avait pris place du côté opposé. Assise dans un fauteuil, derrière un grand bureau, la Chaire d’Amyrlin attendait sereinement son visiteur. Les rideaux étant à demi tirés, on n’y voyait pas assez bien pour distinguer les traits d’une personne. Rand reconnut pourtant la dirigeante des Aes Sedai qu’il avait aperçue le jour du combat contre les Trollocs et les Myrddraals infiltrés dans la forteresse.
La main gauche sur le pommeau de son arme, Rand mit un genou en terre, prit fermement appui sur le tapis à motifs et inclina poliment la tête.
— Vous m’avez envoyé mander, mère, et je suis venu dès que je l’ai pu. Sachez que je suis prêt, désormais…
— Vraiment ? lança la Chaire d’Amyrlin d’un ton presque amusé. (Si la voix était insouciante, l’expression glaçait les sangs.) Allons, relève-toi et laisse-moi t’examiner en détail.
Rand se redressa et se concentra sur la Chaire d’Amyrlin, la défiant froidement du regard…
— Assieds-toi, mon garçon, dit la Chaire d’Amyrlin en désignant la chaise à dos de cuir placée devant le bureau. Cette séance sera longue, j’en ai peur…
— Merci, mère, souffla Rand en inclinant la tête. (Comme Lan le lui avait dit, il posa la main sur le pommeau de son épée et releva discrètement les yeux.) Je resterai à tes côtés, mère, car le temps de veiller n’est pas révolu.
La Chaire d’Amyrlin soupira d’agacement, puis elle se tourna vers Moiraine :
— Ma fille, l’as-tu confié aux bons soins de Lan ? Tout cela sera encore plus difficile s’il prend un malin plaisir à s’exprimer comme un Champion.
— Mère, Lan a formé tous les garçons… Parce qu’il portait une épée, il a consacré un peu plus de temps à celui-ci.
L’Aes Sedai marron s’agita sur sa chaise.
— Les Gaidins sont des têtes de mule bouffis d’orgueil, mère, mais nous avons besoin d’eux. Je ne serais rien sans Tomas, et tu détesterais perdre Alric… J’ai même entendu quelques sœurs rouges regretter de ne pas avoir de Champion. Et, bien entendu, je ne mentionne même pas la… position… des sœurs vertes.
Les trois Aes Sedai continuèrent leur conversation, ignorant superbement Rand.
— C’est une épée au héron, semble-t-il ? dit la Chaire d’Amyrlin. Comment est-il entré en sa possession, Moiraine ?
— Tam al’Thor a quitté Deux-Rivières alors qu’il était encore adolescent. Il s’est engagé dans l’armée illianienne, pendant la guerre des Capes Blanches et les deux derniers conflits contre Tear. Très vite, il a été promu maître escrimeur et second capitaine des Compagnons. Après la guerre des Aiels, il est revenu chez lui avec une femme originaire de Caemlyn et un bébé de sexe masculin. Si j’avais su tout ça plus tôt, beaucoup de choses auraient été moins dramatiques, mais j’ai appris très récemment cette histoire.
Rand dévisagea Moiraine. Il savait que Tam avait quitté Deux-Rivières, puis y était revenu avec une épouse et la fameuse épée. Mais pour le reste…
Où as-tu appris tout ça, Aes Sedai de malheur ? Pas à Champ d’Emond, sauf si Nynaeve t’a confié des informations qu’elle me cacherait donc depuis toujours. Et le « bébé de sexe masculin » ? Elle aurait pu dire « son fils », puisque c’est bien ce que je suis…
— Contre Tear…, répéta la Chaire d’Amyrlin, songeuse. Durant ces conflits, les torts étaient des deux côtés… Des imbéciles d’hommes plus désireux de s’étriper que de dialoguer. Verin, peux-tu découvrir si cette arme est authentique ?
— C’est très possible, mère…
— Alors, ma fille, prends cette épée et détermine son origine.
Alors que les trois femmes l’avaient complètement oublié, Rand recula de quelques pas, la main serrée sur la poignée de son arme.
— Mon père m’a offert cette épée, lâcha-t-il froidement, et personne ne me l’arrachera impunément.
Après cette noble déclaration, le jeune homme s’avisa que Verin n’avait même pas bougé de son siège.
— Ainsi, dit la Chaire d’Amyrlin, un cœur bat sous cette poitrine ? Et tu as en toi une véritable flamme, pas seulement celle que Lan y a importée ? C’est une bonne chose, car tu en auras besoin.
— Je suis ce que je suis, mère. Et j’affronterai la tourmente debout.
La Chaire d’Amyrlin eut un sourire amer.
— Lan t’a tout communiqué, à ce que je vois… Bon, ouvre en grand tes oreilles, Rand al’Thor. Dans quelques heures, Ingtar et ses hommes partiront à la recherche du Cor de Valère. Ton ami Mat les accompagnera, et je pense que ton autre ami – Perrin, c’est ça ? – ira aussi. Veux-tu partager l’aventure avec eux ?
— Mat et Perrin s’en vont ? s’écria Rand.
Un peu tard, il pensa à ajouter d’un ton respectueux :
— Ils s’en vont vraiment, mère ?
— Tu es informé au sujet de la dague que portait avec lui ton ami ? Cet artefact répugnant a également disparu. Si on ne retrouve pas cette dague, le lien entre elle et Mat ne pourra pas être brisé totalement, et il mourra. Si ça te tente, tu peux partir avec tes deux amis. Si tu préfères séjourner ici, le seigneur Agelmar t’offrira l’hospitalité aussi longtemps que tu voudras. Quant à moi, je m’en irai demain, en compagnie de Moiraine, Nynaeve et Egwene. Donc, si tu restes à Fal Dara, prépare-toi à une longue cure de solitude. Le choix est entre tes mains.
Rand n’en crut pas vraiment ses oreilles.
Je peux faire ce que je veux, c’est bien ce qu’elle vient de dire ? Elle m’a convoqué pour ça ? Mais Mat risque la mort…
Le jeune homme jeta un coup d’œil à Moiraine. Assise bien tranquillement, les mains sur les genoux, elle semblait se ficher comme d’une guigne de ce qu’il entendait faire.
Dans quel sens essaies-tu de me pousser, Aes Sedai ? Si je devine, j’irai dans la direction opposée, tu peux me croire ! Mais si Mat est en danger de mort, pas question de l’abandonner. D’accord, mais comment trouver cette fichue dague ?
— Tu n’es pas obligé de choisir dès maintenant, dit la Chaire d’Amyrlin. (Elle aussi semblait se moquer de ce qu’il déciderait.) Cela dit, il faudra trancher avant le départ d’Ingtar.