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— Je l’accompagnerai, mère.

La Chaire d’Amyrlin hocha distraitement la tête.

— J’en prends note… Maintenant, si nous passions aux choses importantes ? Mon garçon, je sais que tu peux canaliser le Pouvoir. Qu’as-tu à me dire sur le sujet ?

Rand en resta bouche bée. Alors qu’il se concentrait sur son angoisse pour Mat, cette façon de sauter du coq à l’âne lui donnait l’impression qu’un château tout entier venait de lui tomber sur la tête. Incapable de puiser dans les instructions de Lan, comme si sa tête s’était soudain vidée de certains souvenirs, il regarda la Chaire d’Amyrlin, la bouche ouverte et les yeux ronds. Se douter qu’elle savait était une chose. En avoir la certitude bouleversait littéralement la donne.

La chef des Aes Sedai s’était penchée en avant dans son fauteuil, attendant la réponse de Rand. Mais il aurait juré qu’elle brûlait d’envie de se radosser à son siège. Qu’avait donc dit Lan ? Si elle avait peur de lui ? Enfin, c’était ridicule ! Une femme pareille, redoutant un berger ?

— Je ne canalise pas vraiment… En tout cas, ça n’a rien de volontaire. Je ne veux plus avoir affaire au Pouvoir. Mère, je ne recommencerai plus, c’est juré !

— Eh bien, c’est une position très sage, commenta la Chaire d’Amyrlin, et en même temps d’une parfaite absurdité. La majorité des gens est incapable de canaliser. Quelques individus très rares peuvent apprendre à le faire, et une poignée de prodiges sont dotés de cette aptitude à la naissance. Tôt ou tard, ils utiliseront le Pouvoir. C’est inévitable, comme pondre des œufs pour une poule. Tu recommenceras, mon garçon, que tu le veuilles ou non. Si tu n’apprends pas à contrôler cette force, tu ne vivras pas assez longtemps pour devenir fou à lier. Le Pouvoir de l’Unique tue ceux qui sont incapables de le maîtriser.

— Et comment suis-je censé apprendre ? demanda Rand.

Moiraine et Verin ne bronchèrent pas, continuant à le regarder fixement.

Des araignées au centre de leur toile…

— Oui, comment ? Moiraine prétend ne rien pouvoir m’enseigner, et j’ignore même par où commencer. De toute façon, ça ne m’intéresse pas, parce que je veux tout lâcher !

— Je ne t’ai pas menti, Rand, dit Moiraine comme s’il s’agissait d’une banale conversation de salon. Ceux qui auraient pu te former – les Aes Sedai mâles – ont été rayés de la surface du monde il y a plus de trois mille ans. Aucun Aes Sedai ne peut t’apprendre à entrer en contact avec le saidin, et le saidar est définitivement hors de ta portée. Un oiseau ne peut pas apprendre le vol à un poisson. Et un poisson n’enseignera jamais la nage à un oiseau.

— J’ai toujours pensé que ce proverbe était idiot, intervint Verin. Il existe des oiseaux plongeurs voire nageurs et, dans la mer des Tempêtes, on voit de très longs poissons au bec aiguisé comme la lame d’une épée – et ceux-là, croyez-le ou non, sont parfaitement capables de voler…

La voix de Verin mourut. Très mal à l’aise, elle sembla rapetisser sous le regard brûlant des deux autres Aes Sedai.

Rand profita de cette diversion pour essayer de se ressaisir. Comme Tam le lui avait appris, il pensa très fort à une flamme et l’alimenta avec ses angoisses, cherchant désespérément à faire naître en lui un vide salvateur.

La flamme grossit tant que son créateur en perdit le contrôle. Quand elle sembla vouloir embraser l’univers entier, elle se dissipa, laissant dans sa traîne une profonde impression de paix. Autour de la bulle de vide, les émotions rôdaient encore comme des vautours, mais le vide ne les laisserait pas envahir de nouveau son âme. Sur cet étang paisible, les sentiments glissaient comme de l’eau sur les plumes d’un canard.

Les Aes Sedai cessèrent de parler entre elles et se concentrèrent de nouveau sur leur invité.

— Pourquoi me parlez-vous ainsi, mère ? Vous devriez vouloir m’apaiser…

La Chaire d’Amyrlin plissa le front et se tourna vers Moiraine :

— C’est Lan qui lui a appris ça ?

— Non, mère, il tient cette technique de Tam al’Thor.

— Alors, pourquoi tant de sollicitude ? insista Rand.

La Chaire d’Amyrlin se tourna vers lui et le regarda droit dans les yeux.

— Parce que tu es le Dragon Réincarné.

Le vide disparut, le monde trembla comme si la terre allait s’ouvrir en deux et tout se mit à tourner autour de Rand. Il invoqua de nouveau la flamme, rappela en lui le vide et parvint à empêcher l’univers de basculer dans la folie.

— Non, mère ! Je peux canaliser le Pouvoir, c’est vrai, mais je ne suis pas Raolin Noir-Fléau, Guaire Amalasan ou Yurian Arc-de-Pierre. Vous pouvez m’apaiser, me tuer ou me laisser partir, mais je ne serai jamais un faux Dragon apprivoisé tenu en laisse par Tar Valon.

Verin en cria d’indignation et la Chaire d’Amyrlin écarquilla ses yeux aux reflets bleus soudain meurtriers. Ces réactions n’affectèrent pas Rand, puisque le vide le protégeait.

— Où as-tu entendu ces noms ? demanda la Chaire d’Amyrlin. Qui t’a dit que Tar Valon a jamais tiré les ficelles d’un seul faux Dragon ?

— Un ami, mère… Un trouvère nommé Thom Merrilin. Il est mort, à présent…

Moiraine soupira d’agacement. Elle affirmait que Thom était bien vivant, mais sans être à même de le prouver. Comment un homme pouvait-il survivre à un corps à corps contre un Blafard ?

Repoussée par le vide, cette question mourut presque instantanément dans l’esprit de Rand.

— Tu n’es pas un faux Dragon, dit la Chaire d’Amyrlin. Nous avons devant nous le Dragon Réincarné.

— Mère, je ne suis qu’un berger de Deux-Rivières.

— Ma fille, raconte-lui l’histoire… Une vraie histoire, mon garçon. Surtout, écoute bien.

Moiraine obéit. Rand ne quitta pas la Chaire d’Amyrlin des yeux, mais ça ne l’empêcha pas d’entendre.

— Il y a une vingtaine d’années, les Aiels ont traversé la Colonne Vertébrale du Monde, autrement dit le Mur du Dragon, pour la première fois de mémoire d’homme. Ils déferlèrent sur le Cairhien, écrasèrent toutes les armées qui tentèrent de les arrêter et finirent par raser jusqu’à la cité de Cairhien. Ensuite, ils prirent le chemin de Tar Valon, se battant pour chaque pouce de terrain gagné. En plein hiver, tout était recouvert de neige, mais, pour un Aiel, le froid ou la chaleur ne sont jamais des obstacles. La bataille finale, la dernière qui eût de l’importance, se déroula devant les Murs Scintillants, à l’ombre du pic du Dragon. Au terme de trois jours et trois nuits de combat, les Aiels furent repoussés. Ou plutôt ils se retirèrent, car ils avaient accompli la mission qu’ils s’étaient assignée : tuer le roi Laman du Cairhien pour le punir de ses péchés envers l’Arbre. C’est là que commence mon histoire, Rand. Et la tienne.

La voix de Tam retentit de nouveau dans la tête du jeune berger.

« Ils déferlent du Mur du Dragon comme un raz-de-marée. Sur leur passage, la terre s’imbibe de sang. Combien d’hommes devront mourir pour expier la faute de Laman ? »

Blessé et brûlant de fièvre, le père de Rand avait déliré, évoquant un passé dont son fils n’avait jamais entendu parler.

— À cette époque, continua Moiraine, je comptais parmi les Acceptées, comme notre mère, la Chaire d’Amyrlin. Peu avant de prononcer nos vœux, on nous désigna pour tenir lieu de dames de compagnie à la Chaire d’Amyrlin d’alors. Gitara Moroso, sa Gardienne des Chroniques, était également présente. Toutes les autres sœurs de Tar Valon, même les rouges, avaient quitté la Tour Blanche pour aller s’occuper des innombrables blessés.

» À l’aube, alors que le feu, dans la cheminée, ne parvenait plus à vaincre le froid, la neige cessa enfin de tomber. Dans les appartements de la Chaire d’Amyrlin, au cœur même de la Tour Blanche, nous sentions la fumée qui montait des villages incendiés pendant la bataille.