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« … Les batailles sont toujours brûlantes, même dans la neige… La sueur est chaude comme le sang… Seule la mort est glaciale. »

La voix de Tam s’attaquait au vide intérieur de Rand, menaçant de le réduire en lambeaux. Le calme n’était plus qu’une façade derrière laquelle la solide construction de toute une jeune vie risquait à tout instant de s’écrouler.

La Chaire d’Amyrlin dévisagea le jeune homme, qui se sentit fondre sous son regard brûlant.

— Il délirait à cause de la fièvre…, souffla Rand. (Il haussa le ton.) Mon nom est Rand al’Thor. Je suis un berger fils de Tam al’Thor et…

Moiraine s’était tue un instant pour le laisser parler, mais elle reprit le fil de son récit :

— Le Cycle de Karaethon, autrement dit les Prophéties du Dragon, annonce que le Dragon renaîtra sur les pentes du pic du Dragon, là où il est mort au temps de la Dislocation du Monde. Gitara Sedai avait par intermittence un don de voyance. Elle était très vieille, avec des cheveux plus blancs que la neige, mais, quand il se manifestait, son pouvoir était très puissant. Alors que la lumière de l’aube qui filtrait des fenêtres devenait de plus en plus claire, au moment où je tendais une tasse d’infusion à Gitara Sedai, la Chaire d’Amyrlin me demanda s’il y avait des nouvelles du front. Gitara se leva soudain d’un bond, les membres tétanisés, et écarquilla les yeux d’horreur comme si elle venait de les baisser sur la Fosse de la Perdition, au cœur du mont Shayol Ghul. Puis elle s’écria : « Il renaît ! Je le sens… Le Dragon prend sa première inspiration sur les pentes du pic du Dragon ! Il vient à nous ! Que la Lumière nous aide, il vient à nous ! Que la Lumière ait pitié du monde ! Gisant dans la neige, il crie plus fort que le tonnerre. Brûlant comme le soleil, voilà ce qu’il est ! »

» Sur ces mots, elle s’est écroulée dans mes bras, raide morte.

« Le versant de la montagne… unique endroit qui ne puait pas la mort… Je fuyais l’odeur et la vue des cadavres… entendu les pleurs d’un bébé… »

Rand tenta de nouveau de conjurer la voix de Tam. Mais le vide résistait de moins en moins bien.

— Je suis né sur le territoire de Deux-Rivières.

Le bébé était déjà bleu de froid. Aurait dû mourir aussi… Mais il pleurait dans la neige… Comment l’abandonner ?

— La fièvre… il délirait !

« Nous n’avions pas d’enfants… et tu en voulais un, je le savais… Kari, je suis sûr que tu l’aimeras… »

Rand détourna le regard de la Chaire d’Amyrlin, puis il se concentra sur ce qui lui restait de vide et de calme. La partie était perdue d’avance, il le savait, mais il ne pouvait pas renoncer à…

« Oui, ma chérie, Rand est un très joli nom. Un bon prénom pour un gentil petit gars… »

— Je suis Rand al’Thor !

Une ultime protestation, pour la gloire…

— Nous sûmes ainsi que le Dragon s’était réincarné, continua Moiraine. La Chaire d’Amyrlin nous fit jurer le secret, car elle savait que beaucoup de sœurs ne verraient pas la Réincarnation de la bonne façon. Elle nous ordonna aussi de chercher le bébé. Mais il y avait tant d’orphelins à l’issue de la bataille ! Nous entendîmes quand même l’histoire d’un homme qui avait trouvé un bébé dans la montagne. On ne précisait rien de plus. Un homme et un bébé.

» Nous continuâmes à chercher, en quête de nouveaux indices, y compris dans les prophéties. « Le sang antique coulera dans ses veines et le sang ancien l’élèvera. » C’est une prédiction, et il y en a bien d’autres.

» De plus, le sang antique, celui qui remonte jusqu’à l’Âge des Légendes, est encore puissant en plus d’un endroit. Mais un jour, sur le territoire de Deux-Rivières, là où le sang ancien de Manetheren coule encore à flots, dans le village de Champ d’Emond, j’ai découvert l’existence de trois garçons nés à quelques jours de la date anniversaire du conflit final de la guerre des Aiels. En plus de tout, l’un d’entre eux savait canaliser le Pouvoir. Rand, tu penses que les Trollocs sont venus uniquement parce que tu es ta’veren  ? Non, ils traquaient le Dragon Réincarné.

Ses jambes se dérobant, Rand tomba à genoux et il dut poser les mains sur le tapis pour ne pas basculer face contre terre. Le vide et le calme n’étaient plus que de doux souvenirs. Et, quand il releva les yeux, celui qui n’était pas un jeune berger vit que les trois Aes Sedai le regardaient fixement. Comme d’habitude, leur visage serein ne trahissait rien de leurs sentiments, mais leurs yeux ne cillaient pas, indiquant une évidente tension.

— Mon père se nomme Tam al’Thor et je suis né…

Toujours ces regards fixes, comme une condamnation muette.

Elles mentent ! Je ne suis pas… ce qu’elles disent. Elles tentent de me manipuler, de faire de moi leur marionnette…

— Une ancre ne perd pas de sa valeur parce qu’on l’utilise pour mouiller un bateau, dit la Chaire d’Amyrlin. Tu as été conçu pour remplir une mission, Rand al’Thor. « Lorsque les vents de Tarmon Gai’don se déchaîneront, il affrontera les Ténèbres et ramènera la Lumière sur cette Terre. » Les prophéties doivent se réaliser, Rand. Sinon, le Ténébreux sortira de sa prison et remodèlera le monde à son image. L’Ultime Bataille approche, et tu es né pour fédérer l’humanité et la conduire au combat contre le Père des Mensonges.

— Ba’alzamon est mort, dit Rand d’une voix étranglée.

La Chaire d’Amyrlin ricana comme un vulgaire garçon d’écurie.

— Si tu crois ça, tu es aussi idiot que les Domani ! Chez eux, beaucoup de gens pensent qu’il est mort, ou le prétendent, mais ils ne se risquent quand même pas à prononcer son nom. Le Ténébreux est toujours vivant, et il menace de se libérer. Tu finiras par l’affronter, parce que c’est ton destin.

C’est ton destin…

Une phrase que Rand avait déjà entendue dans un rêve qui n’en était peut-être pas vraiment un. Que dirait la Chaire d’Amyrlin si elle savait que Ba’alzamon lui parlait dans ses songes ?

Allons, c’est terminé… Il est mort devant mes yeux.

Soudain, Rand s’avisa qu’il était accroupi comme un crapaud devant ces femmes, se recroquevillant sous leur regard glacial. Il tenta d’invoquer de nouveau le vide, mais des voix résonnèrent dans sa tête, réduisant à néant ses efforts.

« C’est ton destin… » « Un bébé dans la neige… » « Tu es le Dragon Réincarné. » « Rand est un joli nom, Kari… »

Je refuse d’être manipulé !

Puisant des forces dans son atavique obstination, Rand réussit à se relever. Comme avait dit Lan, il allait affronter la tourmente debout. Ainsi, il conserverait peut-être au moins sa dignité…

— Qu’allez-vous faire de moi ? demanda-t-il aux trois Aes Sedai, qui le regardaient toujours avec une terrifiante neutralité.

— Rien, répondit la Chaire d’Amyrlin.

La seule réponse que Rand n’attendait pas. Les mots qui le terrorisaient ne seraient-ils donc pas prononcés ?

— Tu veux accompagner Ingtar et tes amis, as-tu dit ? Eh bien, libre à toi de le faire. Je ne t’ai en aucune façon signalé à l’attention des sœurs. Certaines doivent savoir que tu es ta’veren, mais ça ne va pas plus loin que ça. La vérité sur ce que tu es, nous ne sommes que trois à la connaître…

» On m’amènera bientôt ton ami Perrin, et j’irai voir Mat à l’infirmerie. Rand, tu peux t’en aller quand tu veux, sans craindre que nous lancions les sœurs rouges à tes trousses.