« La vérité sur ce que tu es… »
La rage faisait bouillir le sang de Rand, mais il parvint à n’en rien laisser paraître.
— Pourquoi tant de générosité ?
— Parce que les prophéties l’exigent… Nous te laissons libre, en toute connaissance de cause, pour éviter la destruction du monde sous les coups et les flammes du Ténébreux. Ne t’y trompe pas, toutes les Aes Sedai ne partageraient pas cette position. Ici même, certaines de nos sœurs, si elles savaient un dixième de la vérité, t’élimineraient aussitôt et n’en éprouveraient pas plus de remords que lorsqu’elles vident un poisson. Mais bien des hommes avec qui tu as plaisanté et ri feraient exactement la même chose s’ils découvraient la vérité. Sois prudent, Rand al’Thor, toi le Dragon Réincarné.
Rand regarda tour à tour les trois femmes.
Vos prophéties ne me concernent pas !
Impassibles, les trois Aes Sedai rendirent son regard au jeune homme. En les voyant ainsi, comment croire qu’elles tentaient de le convaincre qu’il était la réincarnation de l’homme le plus détesté et le plus redouté de l’histoire ?
Parvenu de l’autre côté de la peur, Rand se trouvait maintenant dans un désert glacé où seule la colère pouvait encore le réchauffer. Ces femmes pouvaient l’apaiser ou le carboniser sur place, il n’en avait plus rien à faire !
Il se souvint soudain des ultimes instructions de Lan. Posant la main gauche sur le pommeau de son épée, il fit basculer le fourreau à l’horizontale derrière lui, le saisit de la main droite puis s’inclina, les deux bras bien tendus.
— Mère, avec votre autorisation, puis-je me retirer ?
— Je t’en donne l’autorisation, mon fils.
Rand se releva et ne fit pas immédiatement demi-tour.
— Personne ne me manipulera, dit-il.
Dans un silence de mort, il tourna le dos aux Aes Sedai et sortit.
Après le départ de Rand, il fallut un long moment pour que la Chaire d’Amyrlin se décide enfin à rompre le silence.
— Je ne me sentirai jamais très fière de ce que nous venons de faire…, soupira-t-elle. C’était nécessaire, mais… Avons-nous réussi, mes filles ?
Moiraine secoua presque imperceptiblement la tête.
— Je n’en sais rien… Cela dit, c’était vraiment nécessaire, et ça le restera.
— Nécessaire, oui, confirma Verin. (Elle se tapota le front puis regarda le bout de ses doigts humides de sueur.) Il est très fort, et aussi têtu que tu le disais, Moiraine. Je ne l’aurais pas cru si puissant. Tout compte fait, il faudra peut-être nous résoudre à l’apaiser… (Elle écarquilla les yeux.) Mais c’est impossible, n’est-ce pas ? Les prophéties… Que la Lumière nous pardonne de lâcher un tel fléau sur le monde !
— D’abord les prophéties, acquiesça Moiraine. Ensuite, nous ferons ce qui s’imposera. Comme aujourd’hui.
— Comme aujourd’hui, oui, approuva la Chaire d’Amyrlin. Mais, quand il aura appris à canaliser le Pouvoir, que la Lumière nous protège !
Un lourd silence ponctua cette fervente prière.
Une tempête approchait. Nynaeve la sentait. Une formidable tempête, pire que tout ce qu’elle avait jamais vu. En écoutant le vent, elle « entendait » ce qu’il allait advenir du climat. Toutes les Sages-Dames affirmaient en être capables, mais ce n’était pas vrai, loin de là. Très fière de son don, jusqu’à ces derniers temps, Nynaeve était bien plus dubitative depuis qu’elle avait découvert un lien entre sa « magie » et le Pouvoir de l’Unique. Selon Moiraine, toute femme en mesure d’écouter le vent pouvait aussi canaliser le Pouvoir. Comme Nynaeve, la plupart des Sages-Dames n’étaient pas conscientes de ce qu’elles faisaient et n’avaient qu’un contrôle très limité sur leur « petit talent ».
Cette fois, ce n’était pas comme d’habitude. Dans le ciel d’un bleu limpide, le soleil matinal brillait comme une boule d’or pur et les oiseaux chantaient gaiement dans les arbres des jardins. Mais le problème n’était pas là. Si Nynaeve n’avait pas pu prévoir le temps avant que des signes annonciateurs soient visibles, à quoi aurait donc servi son don ? Ce qui clochait, c’était la sensation qu’elle éprouvait. Une impression subtilement différente de ce qu’elle expérimentait d’habitude. La tempête lui paraissait lointaine – pour être franche, bien trop distante pour qu’elle puisse la sentir. Pourtant, elle l’anticipait comme si le ciel était sur le point de déverser d’incroyables quantités d’eau, de neige et de grêle en même temps, le vent soufflant assez fort pour ébranler les murs de la forteresse. Simultanément, la Sage-Dame sentait que le beau temps durerait encore des jours et des jours. Mais cette prescience-là était comme étouffée par l’autre…
Un pinson bleu perché dans une meurtrière sondait le couloir comme s’il tentait lui aussi d’écouter le vent. Dès qu’il aperçut Nynaeve, il s’envola dans un grand battement de plumes bleu et blanc.
La Sage-Dame fixa un long moment l’endroit où s’était tenu l’oiseau.
Il y a une tempête et il n’y en a pas… Ça veut sûrement dire quelque chose. Mais quoi ?
Tout au bout du couloir arpenté par une multitude de femmes et de petits enfants, Nynaeve aperçut Rand, son escorte exclusivement féminine presque obligée de courir pour ne pas se laisser distancer. Tout devint soudain clair. S’il devait y avoir une tempête qui n’en était pas une, il en serait le centre.
La Sage-Dame releva l’ourlet de sa jupe et courut pour rattraper le jeune homme de Champ d’Emond.
Des femmes avec qui elle avait sympathisé lors de son séjour à Fal Dara tentèrent de lui parler. Sachant que Rand était arrivé avec elle – et qu’ils venaient tous les deux du même territoire –, elles espéraient apprendre pourquoi la Chaire d’Amyrlin avait convoqué un simple berger.
La Chaire d’Amyrlin, rien que ça !
Sans répondre à ses amies, Nynaeve accéléra encore le pas pour rattraper Rand. Mais elle le perdit de vue bien longtemps avant d’avoir atteint les limites des quartiers des femmes.
— Dans quelle direction est-il allé ? demanda-t-elle à Nisura.
Inutile de mentionner un nom. Autour d’elle, toutes les femmes parlaient de Rand à voix plus ou moins basse.
— Je n’en sais rien, Nynaeve… Il est sorti en trombe, comme s’il avait le Fléau du Cœur à ses trousses. Après être entré ici avec une épée au côté, il aurait dû s’inquiéter de tout autre chose, si tu veux mon avis. Parfois, je me demande où va le monde… Et il est allé voir la Chaire d’Amyrlin dans ses appartements, ni plus ni moins. Dis-moi, est-il vraiment un prince, dans votre pays ?
Les autres femmes se turent et tendirent l’oreille.
En s’éloignant, Nynaeve n’aurait su dire exactement ce qu’elle avait répondu. En tout cas, cela avait suffi pour qu’on la laisse partir. Toujours au pas de course, elle remontait des couloirs en regardant de droite et de gauche, à la recherche de Rand.
Par la Lumière ! que lui ont-elles fait ? J’aurais dû le tenir éloigné de Moiraine, c’était le devoir de sa Sage-Dame !
Sa Sage-Dame ? répéta une petite voix moqueuse. Tu as abandonné Champ d’Emond à ses ennuis et à ses problèmes. Peux-tu encore prétendre être la Sage-Dame de ce village ?
Nynaeve ne se laissa pas désarçonner.
Je n’ai rien abandonné du tout ! N’ai-je pas fait venir Mavra Mallen de Promenade de Deven, afin qu’elle me remplace jusqu’à mon retour ? Elle s’en tirera bien avec le bourgmestre et le Conseil, et je sais qu’elle s’entend bien avec le Cercle des Femmes.
La petite voix ne désarma pas :
Mavra devra tôt ou tard retourner chez elle. Promenade de Deven, comme tout autre village, ne pourra pas se passer longtemps de sa Sage-Dame.