Un coup en plein dans le mille ! Voilà des mois que Nynaeve avait quitté Deux-Rivières.
— Je suis la Sage-Dame de Champ d’Emond ! cria-t-elle.
Un serviteur en livrée qui portait un lourd ballot de linge la regarda bizarrement, puis inclina la tête, mais en continuant à la lorgner à la dérobée. À voir sa tête, il n’était pas rassuré du tout.
Rouge comme une pivoine, Nynaeve regarda autour d’elle pour voir si quelqu’un d’autre avait remarqué son éclat. Mais les quelques hommes présents dans le couloir étaient plongés dans leurs conversations et les femmes, exclusivement des domestiques en noir et or, semblaient trop accablées par leur charge de travail pour prêter attention aux fantaisies d’une noble dame – qu’elles prenaient cependant soin, à tout hasard, de saluer d’un bref signe de tête.
Nynaeve avait eu une bonne centaine de fois ce débat houleux avec elle-même. Mais, avant ce jour, elle n’était jamais allée jusqu’à parler toute seule. S’avisant qu’elle marmonnait toujours, elle se força à fermer hermétiquement la bouche.
Alors qu’elle se résignait à ne pas retrouver Rand, elle aperçut Lan. Lui tournant le dos, il était campé devant une meurtrière donnant sur la cour extérieure de la forteresse. Des hennissements et des cris en montaient, indiquant que des cavaliers arrivaient ou partaient. Très concentré, le Champion, pour une fois, ne sembla pas entendre que quelqu’un approchait derrière lui. Jusque-là, Nynaeve n’avait jamais pu le surprendre, et ça lui tapait sur les nerfs. À Champ d’Emond, elle était connue pour ses dons d’éclaireuse et son art de l’approche furtive – deux qualités qui n’intéressaient guère les autres femmes, il fallait bien l’avouer.
Elle s’arrêta et pressa les mains sur son estomac qui lui semblait sur le point de se retourner.
Décidément, il faut que je me prescrive une cure de racines de rannel et de langue-de-mouton !
Un mélange qu’elle donnait aux déprimés, aux malades imaginaires et aux crétins lunatiques… Ce médicament requinquait un peu le patient – en tout cas, il n’aggravait pas son état –, mais il avait surtout un goût abominable qu’on gardait en bouche toute la journée. Bref, il incitait les hypocondriaques à guérir pour échapper à cette torture permanente.
Sûre que Lan ne la voyait pas, Nynaeve le regarda un long moment. Penché en avant, il se grattait pensivement le menton en suivant les événements qui se déroulaient dans la cour.
Pour commencer, il est bien trop grand, et assez vieux pour être mon père. Et, avec un visage comme celui-là, un homme doit sûrement être cruel…
Non, pas cruel ! Ce n’est pas du tout son genre…
De plus, Lan était un roi. Son pays ayant été détruit alors qu’il était enfant, il ne porterait jamais de couronne, mais il restait néanmoins un souverain.
Que ferait-il avec une banale villageoise ? Sans compter qu’il est aussi un Champion uni à Moiraine. Il lui sera fidèle jusqu’à la mort, et leurs liens sont bien plus forts que ceux de l’amour. En un sens, il est à elle. Maudite Aes Sedai qui possède tout ce que je désire ! Que la Lumière la brûle !
Lan se détourna de la meurtrière. Aussitôt, Nynaeve se remit en chemin.
— Nynaeve !
Comme prise au lasso, la Sage-Dame s’immobilisa.
— Je veux depuis un moment te parler en privé, mais tu es toujours dans les quartiers des femmes, ou en compagnie d’une nuée de dames…
Nynaeve dut se forcer à regarder le Champion en face. Mais, lorsque ce fut fait, elle eut l’assurance que rien, sur son visage, ne trahirait son trouble.
— Je cherche Rand… (Même sous la torture, Lan ne lui ferait pas avouer qu’elle l’évitait.) Toi et moi, nous nous sommes tout dit il y a longtemps de ça. Je me suis ridiculisée – ce que je ne ferai plus jamais – et tu m’as clairement envoyée sur les roses…
— Je n’ai jamais… (Le Champion prit une grande inspiration.) J’ai dit, et je le maintiens, que je n’avais rien à t’offrir, à part le voile d’une veuve. Qui voudrait faire un tel cadeau à une femme ? Certainement pas un homme digne de ce nom.
— Je comprends… De toute façon, un roi ne fait pas de présent à une villageoise. Et si cela était, la villageoise n’accepterait pas… As-tu vu Rand ? Il faut que je lui parle. Il a été reçu par la Chaire d’Amyrlin. Sais-tu ce qu’elle lui voulait ?
Les yeux du Champion brillèrent comme de la glace bleue sous un soleil d’hiver. S’ancrant au sol pour ne pas reculer, Nynaeve soutint le regard de défi du roi sans couronne.
— Que le Ténébreux emporte Rand al’Thor et la Chaire d’Amyrlin ! (Lan glissa un objet dans la main de la Sage-Dame.) J’ai un présent à te faire, et tu l’accepteras, même si je dois te l’attacher autour du cou avec une chaîne !
Nynaeve détourna la tête. Quand il était en colère, Lan avait un regard de rapace qui lui glaçait les sangs. Baissant les yeux sur sa main, la Sage-Dame découvrit une chevalière en or brunie par l’âge et presque assez large pour qu’elle y passe deux doigts. Le sceau représentait une grue survolant une lance et une couronne.
La bague des rois du Malkier, rien de moins !
Oubliant qu’elle était censée foudroyer le Champion du regard, Nynaeve releva les yeux.
— Je ne peux pas accepter, Lan…
Le Champion haussa les épaules.
— Ce bijou ne vaut plus rien… Une vieillerie inutile, désormais. Cependant, certains le reconnaîtront au premier coup d’œil, tu peux me croire. Tous les seigneurs des Terres Frontalières t’accueilleront et t’aideront si tu le leur demandes. Et n’importe quel Champion, si tu lui montres cette bague, volera à ton secours ou viendra me remettre un message de toi. Si tu m’envoies la chevalière – ou une lettre marquée de son sceau – je te rejoindrai où que tu sois, aussi vite que possible. Je te le jure sur mon honneur !
Nynaeve sentit ses yeux s’embuer.
Si je pleure maintenant, j’irai me jeter de la première tour venue !
— Je ne peux… Je ne veux pas d’un cadeau de toi, al’Lan Mandragoran. Tiens, reprends-le !
Lan écarta les bras, déjouant la manœuvre de Nynaeve. Puis il lui prit les deux mains, les enveloppant délicatement, certes, mais avec autant d’efficacité que des fers.
— Prends-le pour mon bien, comme si tu me faisais une faveur. Ou jette-le dans les douves, si tu préfères. Pour moi, il n’est plus d’aucune utilité… (Lan frôla du bout d’un index la joue de Nynaeve, qui sursauta comme s’il l’avait pincée.) Je dois te laisser, Nynaeve mashiara… La Chaire d’Amyrlin entend partir avant midi, et il reste tant de choses à faire. Avec un peu de chance, nous aurons l’occasion de parler sur le chemin de Tar Valon.
Le Champion lâcha la jeune femme, fit volte-face et s’éloigna à grands pas.
Nynaeve passa la main sur sa joue, exactement à l’endroit où il l’avait touchée. Mashiara… « Bien-aimée du cœur et de l’âme »… Un grand amour, oui, mais un amour perdu et impossible à retrouver.
Assez, stupide femelle ! Cesse d’agir comme une gamine qui n’a pas encore les cheveux nattés. Le laisser jouer avec tes sentiments est inutile et…
Serrant la chevalière dans sa main, Nynaeve se tourna pour partir… et sursauta quand elle se retrouva face à face avec Moiraine.
— Depuis quand es-tu là ?
— Pas assez longtemps pour avoir entendu ce qu’il ne fallait pas… Mais nous partons bientôt. Ça, je le confirme. Tu devrais aller faire tes bagages.
Partir… Quand Lan en avait parlé, la Sage-Dame n’avait pas mesuré toutes les implications d’un départ.