— Je devrai dire au revoir aux garçons… Moiraine, qu’as-tu donc fait à Rand ? Il est allé voir la Chaire d’Amyrlin. Pourquoi ? Lui avez-vous dit que… que… ?
Comment formuler à voix haute une telle chose ? Rand venait du même village qu’elle. Plus âgée de quelques années, elle avait eu l’occasion de veiller sur lui une fois ou deux, quand il était petit. Et maintenant, impossible de penser à ce qu’il était devenu sans en avoir des haut-le-cœur.
— La Chaire d’Amyrlin les verra tous les trois, Nynaeve. Les ta’veren sont rares, et elle ne raterait pour rien au monde l’occasion d’en découvrir trois au même endroit. Elle leur soufflera sans doute des encouragements, puisqu’ils partent à la recherche du Cor avec Ingtar et ses hommes. Comme ils s’en iront en même temps que nous, ou presque, je ne saurais trop te conseiller de te presser, pour les adieux…
Nynaeve approcha d’une meurtrière et regarda en bas, dans la cour extérieure. Il s’agissait donc d’un départ. Au milieu des destriers et des chevaux de bât, des hommes allaient et venaient en tous sens. Dans un îlot de relative quiétude, le palanquin de la Chaire d’Amyrlin attendait avec son attelage. Quelques Champions s’occupaient de leurs chevaux et Ingtar, de l’autre côté de la cour, se tenait au centre d’un cercle de guerriers en armure. De temps en temps, un Champion ou un soldat du Shienar traversaient la cour pour aller échanger quelques mots avec le groupe d’en face.
— J’aurais dû t’empêcher de mettre le grappin sur les garçons…, marmonna Nynaeve sans se retourner.
Et arracher Egwene à tes griffes, si c’était possible sans lui ôter la vie… Par la Lumière ! pourquoi est-elle née avec ce maudit pouvoir ?
— Oui, j’aurais dû les ramener tous à la maison…
— Ils sont assez grands pour ne plus traîner dans tes jupes, répondit sèchement Moiraine. Et tu sais très bien que ce serait impossible. Pour l’un d’entre eux, en tout cas. De plus, voudrais-tu laisser Egwene aller seule jusqu’à Tar Valon ? Te priverais-tu de la formation qui t’y attend aussi ? Si tu n’apprends pas à bien canaliser le Pouvoir de l’Unique, tu ne seras jamais en mesure de l’utiliser contre moi.
Nynaeve se retourna vivement, les yeux écarquillés de stupeur.
— De quoi parles-tu donc ?
— Me crois-tu aveugle, mon enfant ? Bien, si tu veux prendre les choses ainsi… Je suppose que tu seras du voyage pour Tar Valon ? Oui, oui, le contraire m’étonnerait…
Nynaeve aurait voulu frapper cette femme pour effacer de ses lèvres le petit sourire qui les étira fugitivement. Depuis la Dislocation du Monde, les Aes Sedai n’avaient plus pu exercer le pouvoir ouvertement – et encore moins faire étalage du Pouvoir de l’Unique – mais elles complotaient, tirant les ficelles dans l’ombre, comme si les souverains et les nations étaient des pierres sur un damier.
Et elle veut me faire le même coup ! Quand on joue avec les rois et les reines, pourquoi ne pas s’offrir une Sage-Dame ? Comme elle entend s’offrir Rand… Mais je ne suis plus une enfant, Aes Sedai !
— Et que vas-tu encore faire de Rand ? Ne l’as-tu pas assez utilisé ? J’ignore pourquoi tu ne l’as pas fait apaiser, alors que la Chaire d’Amyrlin et toutes les autres Aes Sedai auraient pu t’aider, mais tu as sûrement une idée derrière la tête. Encore une de tes machinations, je parie ! Si la Chaire d’Amyrlin savait, je suis sûre que…
Moiraine décida qu’elle en avait assez entendu.
— Pourquoi s’intéresserait-elle à un berger ? Bien entendu, si quelqu’un venait à attirer son attention sur lui – maladroitement, si tu vois ce que je veux dire –, il risquerait d’être apaisé, voire abattu. Après tout, il est ce qu’il est ! Les événements d’hier ont perturbé les esprits, et tout le monde est en quête d’un coupable…
Moiraine en resta là volontairement. Les dents serrées, Nynaeve la foudroya du regard.
— Tu vois, finit par dire l’Aes Sedai, il vaut mieux ne pas réveiller le lion endormi. À présent, tu devrais aller faire tes bagages.
Glissant sur le sol plus qu’elle le foulait, Moiraine s’éloigna dans la direction qu’avait prise Lan.
Furieuse, Nynaeve flanqua un petit coup de poing dans un mur, et la chevalière s’enfonça dans sa paume. Ouvrant la main, elle regarda le bijou qui semblait stimuler sa colère et focaliser sa haine.
J’apprendrai ! Tu crois pouvoir m’échapper parce que tu as deviné mes intentions, mais je deviendrai meilleure que tu l’imagines, et tu paieras pour tous tes méfaits. Le mal infligé à Mat et à Perrin. Les torts que tu as faits à Rand, que la Lumière lui vienne en aide et que le Créateur le protège ! Oui, surtout ce pauvre Rand…
Nynaeve ferma le poing sur la bague du Malkier.
Et pour tout ce que tu m’as fait à moi !
Tandis qu’une domestique en noir et or rangeait ses robes soigneusement pliées dans une malle de voyage, Egwene ne pouvait s’empêcher de se sentir mal à l’aise. Même après un mois, elle était toujours gênée de voir quelqu’un s’acquitter d’une corvée dont elle aurait tout aussi bien pu se charger.
Ces robes étaient de vraies splendeurs. Des cadeaux de dame Amalisa, comme la tenue de voyage grise que la jeune fille portait. Mais ces vêtements-là étaient d’une rare sobriété – à part quelques fleurs brodées sur la poitrine – alors que les autres auraient tous fait merveille au moment de Bel Tine ou pour la Fête du Soleil.
Se souvenant qu’elle serait à Tar Valon lors de la prochaine Fête du Soleil, pas à Champ d’Emond, Egwene soupira à pierre fendre. D’après le peu que lui avait dit Moiraine sur la formation d’une novice, elle redoutait fort de ne pas être revenue chez elle pour les prochaines festivités de Bel Tine, voire pour la Fête du Soleil qui suivrait.
— Tu es prête ? demanda Nynaeve, qui venait de passer la tête par la porte de la chambre. (Voyant Egwene tout habillée, la Sage-Dame entra tout à fait.) On nous attend déjà dans la cour extérieure.
Nynaeve portait également un cadeau d’Amalisa. Une robe de voyage bleue ornée sur la poitrine de nœuds d’amour rouges.
— J’aurai bientôt fini, oui, répondit Egwene. Vous savez, Nynaeve, je suis presque chagrinée de partir. À Tar Valon, j’ai peur que nous n’ayons pas souvent l’occasion de porter les jolies robes qu’Amalisa nous a offertes. (Elle eut un petit rire.) Cela dit, Sage-Dame, je ne serai pas fâchée de pouvoir prendre un bain sans regarder tout le temps par-dessus mon épaule.
— Se laver en solitaire est bien plus agréable, je suis d’accord…, dit Nynaeve d’un ton un rien trop sec.
Son expression ne changea pas, mais elle rosit très légèrement.
Egwene eut un petit sourire.
Elle pense à Lan…
Imaginer que la Sage-Dame se languissait d’un homme n’était toujours pas très facile. Pourtant, même si Nynaeve aurait détesté qu’on lui présente les choses comme ça, elle se comportait ces derniers temps comme n’importe quelle jeune fille qui vient de choisir l’élu de son cœur.
Et, bien entendu, elle a jeté son dévolu sur un mâle trop pleutre pour être digne d’elle. Elle l’aime et il l’aime aussi, ça crève les yeux. Alors pourquoi n’a-t-il pas le courage de se déclarer ?
— Egwene, dit soudain Nynaeve, je crois que tu ne devrais plus m’appeler Sage-Dame.
La jeune fille en cilla de surprise. Ce n’était pas une obligation, en réalité, et Nynaeve n’insistait jamais pour qu’on mentionne son titre – sauf quand elle était furieuse, ou à cheval sur le protocole – mais…
— Et pourquoi ça ?
— Tu es une femme, à présent…
Nynaeve jeta un regard furibard aux cheveux non nattés d’Egwene, qui résista à l’envie de se confectionner en toute hâte des tresses. Les Aes Sedai ne devaient obéir à aucune règle en matière de coiffure. La crinière en liberté de la jeune fille témoignait simplement qu’une nouvelle vie commençait pour elle.