— Oui, tu es une femme, répéta la Sage-Dame. Nous sommes très loin de Champ d’Emond, et ce n’est pas demain que nous y retournerons. Alors j’aimerais mieux que tu m’appelles par mon prénom. Et que tu me tutoies.
— Nous reverrons notre foyer, Nynaeve. Vous… tu peux me croire.
— N’essaie pas de consoler une Sage-Dame, fillette, lâcha Nynaeve.
Mais son sourire indiquait qu’elle plaisantait.
On frappa soudain à la porte. Avant qu’Egwene ait le temps d’aller ouvrir, Nisura entra, l’air surexcitée.
— Egwene, ton jeune ami tente encore de s’introduire dans les quartiers des femmes. C’est un scandale ! D’autant plus qu’il est armé. Je sais que la Chaire d’Amyrlin l’a laissé entrer avec une épée, mais ce n’est pas une raison. Le seigneur Rand devrait être plus raisonnable. Il risque de provoquer une émeute. Egwene, tu dois aller lui parler !
— Le seigneur Rand ? ricana Nynaeve. Ce garçon a la tête qui enfle, dirait-on. Quand je lui mettrai la main dessus, il aura intérêt à protéger son fond de pantalon !
Egwene posa une main sur le bras de la Sage-Dame.
— S’il te plaît, Nynaeve, laisse-moi lui parler en privé…
— Si tu y tiens ! Les meilleurs hommes ne valent guère mieux que des animaux de compagnie dressés à ne pas uriner partout…
La Sage-Dame marqua une pause, puis elle ajouta, presque pour elle-même :
— Mais quelques-uns valent la peine qu’on les apprivoise, malgré tous les ennuis que ça entraîne…
Egwene emboîta le pas à Nisura. Dans le couloir, elle hocha pensivement la tête. Six mois plus tôt, Nynaeve n’aurait jamais ajouté la deuxième phrase à son jugement péremptoire.
Mais elle n’apprivoisera jamais Lan…
Bon, si je revenais à mes moutons… Rand sur le point de provoquer une émeute ?
— L’apprivoiser ? marmonna Egwene. S’il n’apprend pas rapidement les bonnes manières, je finirai plutôt par l’écorcher vif !
— Dans certains cas, rien d’autre ne marche…, acquiesça Nisura. Avant le mariage, les hommes sont dans le meilleur des cas des demi-barbares. Tu as l’intention d’épouser le seigneur Rand, jeune fille ? Je ne voudrais pas être indiscrète, mais je sais que tu pars pour la Tour Blanche, et les Aes Sedai se marient rarement. À part celles de l’Ajah Vert, d’après ce que je sais, et encore, ce n’est pas très fréquent… Et…
Egwene n’avait pas besoin d’entendre le reste. Dans les quartiers des femmes, le grand sujet, en ce moment, était de trouver une épouse à Rand – une compagne adaptée à son cas, en quelque sorte. Au début, la jeune fille en avait été malade de jalousie et de rage. Depuis l’enfance, Rand et elle étaient promis l’un à l’autre, et…
Certes, mais elle allait devenir une Aes Sedai, et lui… Eh bien, il était ce qu’il était ! Un homme capable de canaliser le Pouvoir. Si elle l’épousait, elle devrait le regarder sombrer dans la folie avant de mourir. L’apaisement était le seul moyen d’éviter ça.
Mais je ne peux pas lui faire une horreur pareille !
— Nisura, je ne sais pas trop que dire…
— Personne ne veut braconner sur tes terres, Egwene, mais tu vas résider à la Tour Blanche, et lui, il ferait un très bon mari – une fois dressé, bien entendu.
Les femmes qui gardaient l’entrée des quartiers avaient toutes le regard rivé sur trois hommes campés dans le couloir, devant l’arche. Resplendissant dans sa veste rouge, son épée au côté, Rand faisait face à Agelmar et à Kajin. Aucun des deux n’était armé. Malgré les événements de la nuit, on n’approchait pas du domaine des femmes en trimballant de la quincaillerie.
Egwene atteignit le dernier rang de la foule de curieuses et s’arrêta.
— Comprends-tu pourquoi tu ne peux pas entrer ? demanda Agelmar à Rand. Je sais que les choses sont différentes au royaume d’Andor, mais saisis-tu ce qu’il en est ici ?
— Je n’essaie pas d’entrer, dit Rand d’un ton las, comme s’il tentait de s’expliquer pour la centième fois. J’ai fait savoir à dame Nisura que je voulais voir Egwene. Elle m’a dit d’attendre, parce que mon amie était occupée. Depuis, j’ai simplement tenté de l’appeler depuis l’arche. À aucun moment je n’ai fait mine d’en franchir le seuil. Mais ces femmes m’ont toutes regardé comme si je venais de prononcer le nom du Ténébreux.
— Les femmes ne voient pas les choses comme nous…, soupira Kajin.
Très grand pour un homme du Shienar, son toupet de guerrier noir comme de la suie, Kajin avait le teint cireux, sans doute à cause d’une maigreur excessive.
— Rand, en ce qui concerne leurs quartiers, elles décident des lois et nous les respectons, même quand elles sont stupides.
Plusieurs femmes froncèrent les sourcils, car ces diablesses avaient l’ouïe fine. Mal à l’aise, Kajin se racla la gorge puis déclara avec une ferveur très bien imitée :
— Si tu veux parler à une résidante, tu dois lui envoyer un message. En attendant qu’il soit délivré – lorsque ces dames en auront décidé ainsi –, tu es obligé de patienter. C’est notre coutume, voilà tout !
— Je veux voir Egwene, insista Rand. Nous partons sous peu. Pour moi, ce n’est pas trop tôt, bien au contraire, mais avant, il faut que je parle à mon amie.
» Nous retrouverons le Cor de Valère et la dague, et ce cauchemar sera terminé. Fini à tout jamais ! Voilà pourquoi je tiens à la voir avant de partir.
Egwene trouva bizarre la voix de son ami, qu’elle n’avait jamais entendu s’exprimer ainsi.
— Inutile de monter sur tes grands chevaux, dit Kajin. Ingtar trouvera le Cor au cours de sa mission. Et, s’il échoue, un autre héros prendra le relais. La Roue tisse comme elle l’entend, et nous ne sommes que de modestes fils dans la Trame…
— Rand, ajouta Agelmar, ne te laisse pas subjuguer par le Cor. Cet instrument peut dominer un homme – je sais de quoi je parle – et ce n’est pas ainsi que doivent être les choses. Un guerrier doit se soucier de son devoir, pas de la gloire. Ce qui doit être sera, voilà tout. Si le Cor de Valère est destiné à sonner au service de la Lumière, il en sera ainsi…
— Voilà ton Egwene, dit soudain Kajin.
Agelmar tourna la tête et aperçut à son tour la jeune fille.
— Je te laisse entre de bonnes mains, Rand al’Thor. N’oublie pas : ici, sa parole a force de loi, pas la tienne.
» Dame Nisura, ne sois pas trop dure avec ce jeune homme. Il voudrait simplement voir son amie, et il ignore tout de nos traditions.
Egwene emboîta le pas à Nisura, qui fendit la foule de curieuses puis salua Agelmar et Kajin de la tête, dédaignant délibérément Rand.
— Seigneur Agelmar, seigneur Kajin…, dit-elle d’un ton pincé. Ce garçon devrait en savoir un peu plus long sur nos coutumes, mais il n’a plus l’âge de recevoir une fessée, donc je laisserai Egwene décider de son sort…
Très paternel, le seigneur de Fal Dara tapota l’épaule de Rand.
— Eh bien, tu vas parler à ton amie, même si les circonstances sont un peu… particulières. Kajin, suis-moi ! Nous avons encore du pain sur la planche, d’autant plus que la Chaire d’Amyrlin insiste pour que…
Les deux hommes s’éloignèrent, laissant Rand seul face à Egwene…
… Et à une meute de femmes avides de voir ce qu’elle allait faire, s’avisa soudain la jeune fille.
Je suis censée lui donner une bonne leçon, c’est ça ?
Mais elle se sentait fondre rien qu’en le voyant ainsi, la chevelure en bataille et les traits tordus par un mélange de colère, de défiance et de lassitude.