Выбрать главу

Rand reconnut certains des hommes avec qui il allait voyager. Le borgne Uno, avec sa balafre, connu pour son goût des jurons imagés. Ragan et Masema, les deux guerriers avec qui le jeune homme avait tenté de négocier en vain un départ discret de la forteresse…

Ragan salua joyeusement Rand, Uno se contentant d’un bref hochement de tête. Comme d’autres soldats qu’il connaissait pourtant un peu, Masema gratifia le garçon de Champ d’Emond d’un regard glacial avant de détourner rapidement la tête.

Lorsqu’il entreprit de fixer ses sacoches à la selle à haut troussequin de Rouquin, le cheval s’agita un peu. Pourtant, dans cette partie de la cour, tous les équidés étaient calmes, la queue oscillant à un rythme régulier de très bon augure.

— Tout doux, Rouquin, fit Rand en glissant le pied dans un étrier.

Une fois en selle, il permit à l’animal de s’ébrouer un peu, histoire de consommer le surplus d’énergie dû à un trop long séjour dans une stalle.

À sa grande surprise, Rand vit que Loial, déjà en selle, approchait de lui au pas. Sa monture à long poil, une bête géante, n’avait rien à envier à un cheval de trait dhurrien. À côté, tous les autres équidés semblaient aussi petits et aussi fins que Bela. Mais, dès que l’Ogier l’enfourchait, on eût presque dit qu’il s’agissait d’un poney.

Comme d’habitude, Loial ne portait pas d’armes – en tout cas, aucune qui fût visible. De toute façon, Rand n’avait jamais entendu parler d’un Ogier qui en aurait utilisé une. En matière de sécurité, les Sanctuaires suffisaient à ces géants amicaux et débonnaires. En ce qui concernait les bagages, Loial avait d’ailleurs des priorités qui lui étaient propres. Les immenses poches de sa cape étaient pleines à craquer et ses sacoches de selle menaçaient d’exploser sous la tension des livres qu’elles contenaient tant bien que mal.

Ses oreilles poilues frémissant de perplexité, l’Ogier immobilisa sa monture à quelques pas de celle de Rand.

— Je ne savais pas que tu serais du voyage, dit le jeune homme. Franchement, j’aurais cru que tu en avais assez d’arpenter le monde avec nous. Cette fois, impossible de dire quand nous en aurons terminé, ni où ça nous conduira.

— C’était exactement pareil quand nous nous sommes rencontrés, Rand. Et mes motivations d’alors tiennent toujours. Comment laisser passer une occasion de voir l’histoire se tisser autour de trois ta’veren  ? De plus, aider à retrouver le Cor…

Mat et Perrin immobilisèrent à leur tour leur monture derrière le cheval géant de Loial. S’il avait encore les yeux cernés, Mat semblait en bien meilleure santé depuis l’intervention des Aes Sedai.

— Mat et Perrin, fit Rand, navré de vous avoir dit des horreurs que je ne pensais pas. C’était vraiment idiot.

Mat regarda son ami, secoua la tête puis marmonna à l’intention de Perrin quelques mots inaudibles pour quiconque d’autre. Les deux garçons étaient armés : Mat portait son arc à l’épaule, comme toujours, et Perrin avait glissé à sa ceinture sa hache de guerre au tranchant en demi-lune hérissé d’une pointe acérée.

— Les amis, vraiment, je ne…

Les deux jeunes hommes talonnèrent leur monture pour aller rejoindre Ingtar.

— Rand, dit Loial, ce n’est pas vraiment une veste de voyage.

Rand baissa les yeux sur le vêtement aux manches ornées d’un entrelacs de tiges aux longues épines… et il dut convenir que l’Ogier avait raison.

Pas étonnant que mes vieux amis pensent que j’ai la grosse tête…

En revenant dans sa chambre, il s’était avisé qu’on avait empaqueté et emporté presque tous les vêtements qu’il n’avait pas fourrés dans ses sacoches. Les vestes moins voyantes qu’on lui avait offertes étaient désormais avec les bagages de l’expédition, lui avait expliqué un domestique. Et, dans ses sacoches, Rand n’avait rien qui fût susceptible de remplacer sa veste actuelle. Se résignant, il avait quand même pris la précaution de dénouer la corde dorée – mais il avait glissé dans sa poche la broche à l’aigle rouge, parce qu’on ne jetait pas un cadeau, surtout quand il venait d’un Champion.

— Je me changerai ce soir, dès que nous nous arrêterons pour camper…, souffla Rand. Loial, je t’ai parlé à la légère, et j’espère que tu voudras bien me pardonner. Si tu refusais, j’aurais tort de t’en vouloir, car ce serait justifié, mais…

La pointe des oreilles frémissante, l’Ogier sourit et fit approcher sa monture du cheval de Rand.

— Je parle tout le temps à la légère, dit-il, débonnaire. Les Anciens me reprochent souvent d’ouvrir la bouche une bonne heure avant d’avoir réfléchi…

Vêtu d’un plastron d’écailles gris-vert – de quoi être invisible dans n’importe quelle forêt et dès qu’il faisait nuit –, Lan apparut soudain à côté de Rand.

— Il faut que je te parle, berger, dit-il. En privé… Bâtisseur, si tu veux bien nous excuser.

L’Ogier acquiesça et talonna sa monture.

— Je ne suis pas sûr d’avoir envie de vous écouter, Lan… Ces vêtements ridicules et vos conseils saugrenus ne m’ont pas servi à grand-chose.

— Quand tu ne peux pas remporter une grande victoire, berger, rabats-toi sur les petites. Si tu les forces à ne plus te considérer comme un paysan facile à berner, tu auras remporté une escarmouche contre les Aes Sedai, et c’est déjà pas mal… Maintenant, ferme-la et écoute ! Il me reste le temps de te donner une dernière leçon. C’est la plus difficile à assimiler. Elle se nomme : Remettre l’Épée au Fourreau.

— Chaque matin, vous m’avez forcé à passer une heure à dégainer puis rengainer mon épée de malheur. J’ai appris à le faire debout, assis et en gisant sur le sol. Franchement, je crois être capable de le faire sans me couper un doigt.

— Ne t’ai-je pas dit t’écouter, berger ? Un temps viendra bientôt où tu devras atteindre ton objectif à n’importe quel prix, y compris ta vie. Tu seras peut-être à l’attaque, ou au contraire en défense… Qui peut le dire ? Et le seul moyen de réussir sera d’autoriser la lame à se rengainer… dans ton propre corps.

— C’est absurde ! Au nom de quoi devrais-je… ?

— Tu auras toutes ces réponses le moment venu, berger. Quand le jeu en vaudra la chandelle et qu’il ne te restera pas d’autre choix. C’est ça qu’on appelle « Remettre l’Épée au Fourreau ». N’oublie jamais le nom de cette figure.

La Chaire d’Amyrlin déboula soudain dans la cour. Flanquée de Leane (munie de son sceptre, bien entendu) et du seigneur Agelmar, elle entreprit de rejoindre son palanquin à grandes enjambées.

Même dans une douillette veste verte, le maître de Fal Dara ne détonnait pas parmi une multitude d’hommes en armure ou en cuirasse.

Rand nota qu’il n’y avait pas trace des autres Aes Sedai. Tandis que le trio passait à côté de lui, le jeune homme capta des bribes de conversation.

— Mère, vous n’avez pas pris le temps de vous reposer, et voilà que vous partez déjà ? Restez en mon fief quelques jours de plus, je vous en prie. Si vous acceptez, je vous promets pour ce soir un banquet comme vous n’en avez jamais connu, même à Tar Valon.

La Chaire d’Amyrlin secoua la tête sans ralentir le pas.

— Je ne peux pas rester, Agelmar… Tu sais très bien que je n’hésiterais pas, si c’était possible. J’avais prévu un très bref séjour, et des affaires urgentes exigent ma présence à la Tour Blanche. Je devrais déjà y être…

— Mère, je me désole que vous soyez arrivée un soir pour repartir le lendemain. Les… événements… de la nuit dernière ne se renouvelleront pas, je vous le jure. J’ai fait tripler la garde aux portes de la ville comme à celles de la forteresse. Ce soir, nous aurons des bateleurs venus de la cité et un barde qui arrive tout juste de Mos Shirare.