» Le roi Easar est parti de Fal Moran, et j’ai fait envoyer des messagers dès que…
Rand n’entendit pas la suite à cause du vacarme ambiant. La Chaire d’Amyrlin, nota-t-il, n’avait pas une seule seconde tourné la tête dans sa direction.
Lorsque le jeune homme cessa de regarder s’éloigner la dirigeante des Aes Sedai, il constata que Lan s’était éclipsé discrètement, comme d’habitude. Du coup, Loial fit de nouveau avancer sa monture et l’immobilisa à côté de Rouquin.
— Un homme difficile à coincer, pas vrai, Rand ? Il est là une seconde, puis il disparaît, et on ne le voit jamais aller ou venir.
Remettre l’Épée au Fourreau… Tous les Champions sont fous à lier.
Celui auquel la Chaire d’Amyrlin parlait sauta soudain en selle et franchit le portail ouvert au galop. L’Aes Sedai le regarda s’éloigner, une certaine tension, dans sa posture, donnant l’impression qu’elle l’incitait mentalement à accélérer encore le rythme.
— Où va-t-il à cette allure ? se demanda Rand à voix haute.
— J’ai entendu dire que la Chaire d’Amyrlin allait envoyer un homme jusqu’en Arad Doman. Des rumeurs évoquent des troubles dans la plaine d’Almoth, et elle veut savoir de quoi il retourne. Cela dit, je ne saisis pas pourquoi ça la prend maintenant. Les rumeurs en question sont arrivées de Tar Valon avec les Aes Sedai.
Rand en eut froid dans le dos. À Champ d’Emond, le père d’Egwene possédait une carte sur laquelle il avait souvent rêvé pendant des heures – avant de découvrir, très récemment, que les songes ressemblaient à des cauchemars lorsqu’ils se réalisaient. Très ancienne, cette carte représentait des pays qui n’existaient plus depuis longtemps, si on en croyait les marchands et les colporteurs. Mais on y voyait bien la plaine d’Almoth, qui bordait la pointe de Toman.
« Nous nous reverrons sur la pointe de Toman. Ce ne sera jamais fini, al’Thor. »
La pointe se trouvait à l’autre bout de ce que Rand connaissait du monde – au bord de l’océan d’Aryth.
— Tout ça n’a aucun rapport avec nous… Aucun rapport avec moi…
Loial n’entendit pas ces deux phrases – ou fit mine de ne pas les avoir entendues. Alors qu’il se grattait l’arête du nez avec un index gros comme une saucisse, il regardait toujours le portail par où le Champion venait de sortir.
— Si elle voulait savoir, pourquoi ne pas avoir envoyé quelqu’un avant de quitter Tar Valon ? Il est vrai que les humains sont souvent illogiques et capricieux !
L’Ogier se pétrifia, les oreilles sûrement rouges sous leurs poils touffus.
— Désolé, Rand… Tu vois ce que je voulais dire, tout à l’heure ? Je parle avant de réfléchir, et ça me rend parfois aussi illogique et aussi capricieux que… Non, voilà que je recommence !
Rand eut un petit rire joyeux. Pas un éclat de rire tonitruant, comme lorsqu’il était encore à Champ d’Emond, mais trouver quelque chose drôle se révélait très agréable, ces derniers temps.
— Si nous vivions aussi longtemps que les Ogiers, ça nous rendrait sûrement plus calmes.
Loial avait quatre-vingt-dix ans. Selon les critères de son peuple, il lui manquait une décennie pour avoir le droit de sortir seul de son Sanctuaire. Être parti malgré tout était d’après lui une preuve de son impulsivité. Eh bien, si c’était ça, un Ogier impulsif, les autres devaient tous ressembler à des statues.
— Peut-être, admit Loial, mais les humains, eux, font tant de choses de leur vie ! Alors que nous restons tapis dans nos Sanctuaires… Les bosquets, et même les bâtiments… Nous avons réalisé tout ça avant la fin du Long Exil.
Les bosquets étaient la passion de Loial. Afin de voir ces merveilles créées pour rappeler les Sanctuaires, il avait bravé l’autorité de ses Anciens, quittant le nid avant le temps. Les villes bâties par ses ancêtres pour les humains l’intéressaient beaucoup moins…
— Depuis que nous avons retrouvé le chemin des Sanctuaires, nous ne sommes plus que…
L’Ogier se tut, car la Chaire d’Amyrlin approchait.
Ingtar et ses hommes firent mine de mettre pied à terre afin de se prosterner devant elle. D’un geste, elle leur fit comprendre que c’était inutile. Leane marchait aux côtés de la Chaire d’Amyrlin et Agelmar traînait un pas ou deux derrière. À en juger par son air renfrogné, il n’était pas parvenu à convaincre son invitée de prolonger un peu son séjour.
Avant de parler, la Chaire d’Amyrlin regarda tous les hommes du groupe – Rand compris, mais sans s’arrêter sur lui plus longtemps que sur les autres.
— Que la Paix guide ton épée, seigneur Ingtar. Loial Kiseran, gloire aux Bâtisseurs !
— Vous nous honorez, mère ! dit Ingtar en s’inclinant sur sa selle. (Les autres soldats du Shienar l’imitèrent.) Que la Paix règne sur Tar Valon.
— Honneur à Tar Valon ! s’écria Loial en s’inclinant respectueusement.
Seuls Rand et ses deux amis – qui attendaient le départ aussi loin que possible de lui – restèrent droits comme des « i ».
Qu’a-t-elle dit à Mat et à Perrin lorsqu’elle les a vus ?
Les sourcils froncés, Leane regardait alternativement les trois garçons. Agelmar ne cachait pas sa stupéfaction. La Chaire d’Amyrlin, en revanche, semblait ne rien avoir remarqué qui sortît de l’ordinaire.
— Vous partez à la recherche du Cor de Valère, dit la dirigeante des Aes Sedai, et l’espoir du monde chevauche à vos côtés. L’instrument ne doit pas rester entre de mauvaises mains, et surtout pas celles d’un Suppôt des Ténèbres.
» Qu’importe qui souffle dedans pour ceux qui répondent à l’appel de ce Cor ! Comprenez-le, ils sont loyaux à l’instrument, pas à la Lumière.
Les soldats ne purent pas cacher leur surprise. Jusque-là, ils pensaient – comme tout le monde – que les héros revenus de la tombe combattraient automatiquement pour la Lumière. S’ils pouvaient rejoindre les rangs des Ténèbres…
La Chaire d’Amyrlin continua son discours, mais Rand ne se donna pas la peine d’écouter. Son espion était revenu… Tous les poils de la nuque hérissés, le jeune homme leva les yeux vers les perchoirs des archers et le chemin de ronde bondés l’un et l’autre de curieux. Quelque part parmi ces gens se cachaient les yeux qui le suivaient partout sans jamais se laisser voir. Ce regard collait à sa peau comme de la graisse.
Ici, ce ne peut pas être un Blafard. Alors qui ? Ou quoi ?
Rand tira sur les rênes de Rouquin, lui faisant décrire un cercle très serré. Une figure classique, quand un cavalier voulait regarder autour de lui à trois cent soixante degrés.
Une sorte d’éclair fendit l’air en sifflant juste devant le jeune homme. Un soldat qui passait derrière la Chaire d’Amyrlin eut un cri de douleur et s’écroula, une flèche dans le flanc.
La maîtresse de la Tour Blanche ne broncha pas, se contentant de regarder le trou qui venait d’apparaître dans sa manche dont la soie grise s’imbibait de sang.
Une femme hurla. Comme s’il s’agissait d’un signal, tout le monde se mit à brailler. Sur le chemin de ronde, les curieux grognaient de colère et, dans la cour, tous les soldats avaient dégainé leur lame.
Rand aussi, découvrit-il, non sans surprise.
Agelmar leva son épée et cria :
— Qu’on trouve le tueur ! Et qu’on le conduise devant moi !
Rouge de colère, il blêmit en un éclair lorsqu’il vit le sang qui maculait la manche de la Chaire d’Amyrlin. Tombant à genoux, il inclina la tête et souffla :
— Pardonnez-moi, mère… Je n’ai pas su veiller à votre sécurité et la honte me submerge.