— Agelmar, cesse de dire des bêtises ! Et toi, Leane, veux-tu bien arrêter de me tourner autour et daigner t’occuper du blessé ? Je me suis coupée bien plus gravement en vidant un poisson, dans ma folle jeunesse, et ce malheureux a besoin d’aide. Agelmar, relève-toi, bon sang ! Seigneur de Fal Dara, tu n’as pas été déloyal envers moi, et tu n’as aucune raison d’avoir honte. L’an dernier dans la Tour Blanche, mon fief mieux gardé qu’une salle du trésor, alors que des Champions m’entouraient, un homme armé d’un couteau est arrivé à moins de cinq pas de moi. Un Fils de la Lumière, j’en suis sûre, même si je n’ai pas de preuve. Allons, debout mon ami, ou c’est moi qui aurai honte. (Alors que le seigneur obéissait, la Chaire d’Amyrlin introduisit un index dans le trou de sa manche.) Un très mauvais tir pour un archer des Capes Blanches, et même pour un Suppôt des Ténèbres. (Elle leva la tête, ses yeux se posant un bref instant sur Rand.) Si j’étais bien la cible de cette attaque…
La Chaire d’Amyrlin tourna la tête longtemps avant que Rand ait eu le temps de lire une émotion sur son visage. Ça ne l’empêcha pas d’avoir envie de sauter à terre et de détaler comme un lapin.
Ce n’était pas elle la cible, et elle le sait très bien…
Tandis que quelqu’un étendait une cape sur le cadavre qu’elle venait d’examiner, Leane se releva et revint vers sa maîtresse.
— Il est mort avant de toucher le sol, mère… Même si j’avais été à côté de lui…
— Tu as fait de ton mieux, ma fille. La mort est hélas incurable…
— Mère, dit Agelmar, si des Fils de la Lumière ou des Suppôts vous traquent, vous devez me permettre de vous affecter une escorte. Des hommes qui vous accompagneront au minimum jusqu’à la rivière. S’il vous arrivait malheur au Shienar, je n’y survivrais pas. Retournez dans les quartiers des femmes, en attendant. Je les ferai surveiller à chaque seconde jusqu’à ce que tout soit prêt pour votre départ.
— Du calme, Agelmar… Cette égratignure ne me retardera pas d’une heure ! Si tu insistes, je veux bien d’une escorte jusqu’à la rivière. Mais que tout cela n’empêche pas le départ d’Ingtar et de ses hommes. Il est impératif de retrouver le Cor le plus vite possible. Agelmar, tu n’es pas encore parti donner les ordres qui s’imposent ?
Le seigneur hocha la tête et se mit aussitôt en chemin. À cet instant, si la Chaire d’Amyrlin le lui avait demandé, il lui aurait bien fait cadeau de sa forteresse.
La dirigeante des Aes Sedai se retourna vers Ingtar et ses compagnons, qui n’avaient pas bougé. Cette fois, elle ne regarda pas Rand. Mais celui-ci s’étonna qu’elle affiche un grand sourire.
— Je parie que la Grande Quête du Cor, à Illian, ne commence pas sur un rythme pareil ! Mais votre quête est la seule qui importe. Vous n’êtes pas trop nombreux, afin de ne rien perdre en vélocité, mais largement assez pour accomplir votre mission. Seigneur Ingtar de la maison Shinowa, je vous charge, tes hommes et toi, de retrouver le Cor de Valère. Durant cette quête, ne vous laissez arrêter par aucun obstacle.
Ingtar dégaina de nouveau l’épée qu’il portait dans le dos et embrassa la lame.
— Sur ma vie, mon âme et l’honneur de ma maison, je jure de ne reculer devant rien.
— Alors, en route !
Ingtar pointa son arme en direction du portail.
Rand talonna Rouquin et suivit la colonne qui s’ébranlait déjà.
Ignorant ce qui était arrivé dans la cour, les archers et les piquiers, la Flamme de Tar Valon ornant leur poitrine, avaient formé une haie d’honneur devant la porte. Les musiciens de la Chaire d’Amyrlin attendaient non loin de là, prêts à se mettre en rangs dès que le palanquin se montrerait. Derrière les haies de soldats, des centaines de curieux se pressaient sur la grande place. Certains applaudirent l’étendard d’Ingtar. D’autres crurent avoir affaire à l’avant-garde de la colonne d’Aes Sedai et crièrent à tout hasard.
Rand rattrapa Ingtar alors que les cavaliers s’étaient déjà engagés dans une rue bordée de boutiques et de maisons au toit très pentu. Là, c’étaient les citadins qui formaient une haie d’honneur, certains applaudissant également tandis que d’autres semblaient plus dubitatifs.
Mat et Perrin avançaient en tête avec Ingtar et Loial. Dès qu’ils aperçurent Rand, ils se laissèrent volontairement glisser jusqu’à l’arrière-garde.
Comment m’excuser, s’ils détalent dès qu’ils m’aperçoivent ? Que la Lumière me brûle ! Mat n’a pas l’air d’un type en train de mourir !
— Changu et Nidao ont disparu, annonça soudain Ingtar. (Il semblait furieux, mais également surpris.) Nous avons recensé tous les hommes présents dans le donjon. Les morts et les vivants… Il ne manque qu’eux.
— Changu était de garde hier, dit Rand.
— Avec Nidao. Ils ont pris le second tour… Ils se débrouillaient toujours pour être ensemble, même s’ils devaient faire du troc pour ça, ou s’acquitter de corvées supplémentaires.
» Il y a un mois, ces deux hommes ont combattu à la brèche de Tarwin. Quand le cheval d’Agelmar s’est écroulé au milieu d’une horde de Trollocs, ils sont allés tirer leur seigneur de là. Et ce sont des Suppôts des Ténèbres ? Bon sang ! je ne comprends plus rien à rien…
Un cavalier fendit la foule de curieux et vint s’intégrer à la colonne, derrière Ingtar. À sa tenue, il s’agissait d’un citadin. Mince, le visage parcheminé, il arborait une longue chevelure grisonnante. Derrière sa selle, un baluchon et des outres d’eau indiquaient qu’il se préparait à une longue chevauchée. À la ceinture, il portait une épée courte, une masse d’armes et une dague à lame crénelée conçue pour coincer puis briser l’épée d’un adversaire.
Ingtar remarqua la surprise de Rand.
— C’est Hurin, notre renifleur… Je n’ai pas jugé utile que les Aes Sedai connaissent son existence. Il ne fait pourtant rien d’interdit, mais tu connais ces femmes… Le roi a un renifleur à Fal Moran et on en trouve un autre à Ankor Dail. Mais les Aes Sedai ont tendance à se méfier de ce qu’elles ne comprennent pas, surtout quand un homme est impliqué. Dans ce cas précis, il n’y a aucun rapport avec le Pouvoir. Hurin t’expliquera mieux que moi… (Ingtar se tourna vers le renifleur.) Nous t’écoutons !
— À vos ordres, seigneur Ingtar… (Hurin s’inclina sur sa selle.) Je suis votre serviteur, seigneur Rand…
— Oublie le « seigneur » ! « Rand » suffira amplement.
— Comme vous voudrez, seigneur Rand, dit Hurin en acceptant la main que le jeune homme lui tendait. Les seigneurs Ingtar et Kajin – et le seigneur Agelmar aussi, bien sûr – ne sont pas du genre à faire des chichis. Mais on dit en ville que vous êtes un prince venu du sud. Les seigneurs étrangers sont parfois très à cheval sur le protocole.
— Je ne suis pas un seigneur ! Et tutoie-moi, je t’en prie.
Au moins, j’ai une chance d’en finir avec les ronds de jambes, pendant cette campagne…
— Comme tu voudras, seign… hum… Rand ! Je suis renifleur depuis quatre ans. Oui, c’est ce que ça fera lors de la prochaine Fête du Soleil. Avant ça, j’ignorais l’existence de ce « métier », mais depuis j’ai appris que nous sommes une poignée à l’exercer. Pour moi, ça a commencé lentement. Au début, je captais de mauvaises odeurs alors que les autres ne sentaient rien. Puis mon don s’est développé. Il m’a fallu une bonne année pour mesurer son étendue. Je sens la violence, seigneur Rand. Les tueries, les chasses à l’homme… Je sens que c’est arrivé à un endroit, et remonte la piste des coupables. Chacune est unique, il n’y a donc pas de risque que je me trompe. Ayant appris mon existence, le seigneur Ingtar m’a en somme engagé comme auxiliaire de justice…