— Tu sens la violence ? répéta Rand, stupéfié.
Il ne put s’empêcher de lorgner le nez d’Hurin. Un appendice très banal, ni trop grand ni trop petit.
— Tu peux suivre la piste d’un homme qui vient d’en assassiner un autre, par exemple ?
— Je peux, oui, seigneur Rand. L’odeur s’efface avec le temps mais, dans les cas les plus graves, elle persiste un sacré moment ! Même si la piste des hommes qui s’y sont battus s’est évaporée, je peux repérer un champ de bataille vieux de dix ans. Près de la Flétrissure, les Trollocs laissent des « empreintes » qui ne disparaissent presque jamais. L’odeur de la mort et de la cruauté… Quand il s’agit d’une rixe de taverne, avec au pire un bras cassé à déplorer, la trace olfactive dure à peine quelques heures.
— Je comprends que tu aies envie d’éviter les Aes Sedai.
— Rand, le seigneur Ingtar a raison : mieux vaut qu’elles ignorent mon existence. Au Cairhien, j’ai été confronté à une de ces harpies – de l’Ajah Marron, mais j’ai fini par croire qu’elle appartenait au Rouge – qui m’a cuisiné pendant un mois entier pour me faire avouer mes « trucs ». Elle détestait ne pas comprendre une chose. Elle me regardait en marmonnant : « Alors, c’est nouveau ou ça existe depuis toujours ? », puis elle me dévisageait comme si c’était moi qui canalisais le Pouvoir de l’Unique. À la fin, j’ai même eu des doutes. Mais je ne suis jamais devenu fou et je ne fais rien de bien grave, à part sentir les événements.
Rand se remémora des propos tenus par Moiraine et par Lan.
« Les vieilles barrières s’écroulent et les antiques murs s’émiettent… Nous assistons peut-être à la fin d’un Âge. Et avant de mourir, avec un peu de chance, nous verrons la naissance d’un nouveau. Ou en sommes-nous à l’heure de la fin des Âges ? La mort du temps et la disparition du monde ? »
— Si je comprends bien, nous allons traquer les voleurs du Cor avec ton nez ?
Ingtar acquiesça et Hurin sourit fièrement.
— C’est ça, seigneur Rand ! Un jour, j’ai suivi un meurtrier jusqu’à Cairhien, la capitale du royaume éponyme. J’en ai traqué un autre jusqu’au fin fond du Maradon. Tous les deux ont fini par comparaître devant la justice du roi. (Le sourire de Hurin s’effaça.) La mission à venir sera délicate… Le meurtre empeste et la piste d’un assassin ne sent pas la rose, mais là… Des hommes étaient impliqués dans les événements d’hier. Sans doute des Suppôts mais, ceux-là, on ne peut pas les repérer à l’odeur… Je suis les Trollocs, les Blafards… et quelque chose d’encore pire.
Il baissa le ton, marmonnant pour lui-même, mais Rand entendit quand même :
— Quelque chose de bien pire, que la Lumière ait pitié de moi !
La colonne atteignit les portes de la ville et les franchit.
Hurin huma l’air, les sourcils comiquement froncés.
— Par là, seigneur Ingtar, dit-il en indiquant le sud.
— Pas en direction de la Flétrissure ?
— Non, seigneur… L’odeur est si forte que j’en ai un goût de pourri dans la bouche. Le sud, c’est sûr…
— La Chaire d’Amyrlin avait donc raison, dit Ingtar. Voilà une noble et sage femme qui mérite un bien meilleur serviteur que moi… Remonte la piste, Hurin !
Rand se retourna et tenta d’apercevoir la citadelle. Egwene allait-elle bien, en attendant le départ ?
Nynaeve s’occupera d’elle… C’est sans doute mieux ainsi, une séparation claire et nette. L’ablation d’un membre, bien trop rapide et précise pour qu’on ait le temps d’avoir mal…
Rand suivit Ingtar et la bannière au Hibou Gris en direction du sud. Malgré la présence dans le ciel d’un soleil radieux, le vent glacial lui gelait jusqu’à la moelle des os. À un moment, il crut entendre les échos d’un rire moqueur, loin derrière lui…
La lumière pâle de la lune perçait tant bien que mal l’obscurité qui s’était abattue dans toutes les rues d’Illian. Malgré les assauts victorieux de l’ombre, les festivités battaient encore leur plein dans certains quartiers. Dans quelques jours, la Quête du Cor serait officiellement lancée à grand renfort de pompe et de protocole – des cérémonies, disait-on, qui remontaient à l’Âge des Légendes.
La fête à l’origine réservée aux Quêteurs était devenue le Festival de Teven, avec le célèbre concours réservé aux trouvères. Bien entendu, le prix le plus intéressant serait décerné à la meilleure représentation du cycle géant consacré à la Grande Quête du Cor.
Ce soir, les trouvères faisaient leur numéro dans les palais et les maisons nobles de la capitale, devant un public trié sur le volet. Venus de toutes les nations, les Quêteurs espéraient tous découvrir le Cor de Valère – ou, faute d’un tel exploit, se gagner une sorte d’immortalité en devenant les héros d’une kyrielle de chansons et de contes. Tout ce petit monde prendrait plaisir à écouter de la musique et à danser, des éventails et de la glace aidant à supporter les premières véritables chaleurs de l’année.
Dans les rues, les parades succédaient aux parades. Jusqu’à l’ouverture officielle de la Grande Quête, chaque jour et chaque nuit serait le cadre d’un carnaval permanent.
Les gens qui dépassaient Bayle Domon portaient tous un masque et avaient revêtu des costumes bizarres qui frôlaient souvent les limites de la décence. Par deux ou par grappes de vingt ou trente, ces joyeux fêtards riaient et dansaient à la lumière des feux d’artifice dont les fusées couleur d’or ou d’argent explosaient en gerbes d’étincelles sur le fond noir du ciel nocturne. Ces jours-ci, il y avait en ville presque autant de pyrotechniciens que de trouvères…
La Quête et les feux d’artifice étaient le cadet des soucis du capitaine Domon. À cette heure tardive, il allait à un rendez-vous avec des hommes qu’il soupçonnait de vouloir le tuer.
Domon traversa le pont aux Fleurs, qui enjambait un des nombreux canaux de la ville, puis il entra dans le Quartier Parfumé – le secteur portuaire d’Illian. Ici, le canal empestait, à force qu’on y vide des pots de chambre, et rien n’indiquait qu’il y ait eu des fleurs un jour à proximité du pont. Le quartier en lui-même sentait l’huile de chanvre, la résine – des effluves venus des quais et du chantier naval – et la bière amère vendue dans toutes les tavernes du coin. Dans un air si chaud et si humide qu’on avait parfois le sentiment de pouvoir le boire, tout cela faisait un mélange détonant et le capitaine avait quelque peine à respirer. Chaque fois qu’il revenait d’un séjour dans le Nord, il ne pouvait s’empêcher d’être surpris par l’étouffante chaleur qui régnait sur Illian au début de l’été. Pourtant, il était originaire de la cité…
Une masse d’armes dans la main gauche, Domon avait posé la droite sur la poignée de l’épée courte qu’il avait si souvent utilisée pour défendre contre des brigands le pont de son bateau de commerce. Les fêtards qui le remarquaient, lorsqu’il passait dans le halo de lumière projeté par une fenêtre, s’écartaient d’instinct. Avec les longs cheveux noirs qui lui tombaient sur les épaules et la barbe qui lui mangeait le visage, Domon avait tout pour faire peur, il fallait le reconnaître. S’il n’avait jamais vraiment eu l’air avenant, il marchait aujourd’hui avec la détermination féroce d’un homme prêt à défoncer les portes à coups d’épaule, s’il le fallait. Oui, il devait rencontrer des hommes, et ça ne faisait rien pour le rendre moins maussade…
Un nouveau groupe de fêtards croisa le chemin du capitaine. Ronds comme des queues de pelle, ces citadins chantaient atrocement faux une ballade à la gloire du fabuleux instrument de Valère.
S’ils savaient ce que j’en ai à faire, de leur fichu Cor ! Moi, c’est conserver mon bateau qui m’intéresse. Et ma vie, si la bonne Fortune le veut bien !