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Avisant une enseigne sur laquelle un grand putois aux rayures blanches, debout sur les pattes de derrière, dansait avec un homme qui portait une pelle en argent, Domon entra dans l’auberge appelée L’Escapade du Putois. Même Nieda Sidoro, la propriétaire, ignorait le sens de cette bizarre raison sociale. Mais, de mémoire d’homme, il y avait toujours eu à Illian un établissement de ce nom.

Dans la salle commune au sol couvert de sciure de bois, un musicien jouait sur une guitare à douze cordes une des mélancoliques chansons du Peuple de la Mer. Comme à l’accoutumée, l’atmosphère était à la chaleur et à la quiétude. Éprise de calme, Nieda ne tolérait aucun chahut dans son fief. Et son neveu Bili, un géant, était assez costaud pour porter un homme par le fond de son pantalon – d’une seule main, et en tirant, de l’autre, un second trublion par les cheveux.

Les marins, les dockers et les employés des entrepôts fréquentaient assidûment L’Escapade du Putois, où ils aimaient venir boire une chope de bière, bavarder un peu et jouer aux fléchettes ou aux pierres.

Ce soir-là, l’auberge était plus qu’à moitié vide – un effet pervers du carnaval, qui réussissait à attirer une bonne partie des amateurs de tranquillité. Les clients parlaient à voix basse, mais Domon capta quand même des bribes de conversation sur la Grande Quête et sur les faux Dragons. Les Murandiens venaient de capturer le leur et les hommes de Tear en traquaient un autre dans la forêt d’Haddon Mirk. Mais devait-on espérer que l’imposteur périsse, ou que ce soient plutôt ses poursuivants ? Sur ce point, les avis semblaient partagés.

Des faux Dragons partout ! Que la bonne Fortune m’emporte ! de nos jours, un honnête homme n’est plus en sécurité nulle part.

Cela dit, Domon se fichait des imposteurs au moins autant que de la Grande Quête, ce qui n’était pas peu dire.

L’aubergiste, une solide et corpulente matrone, essuyait une chope tout en gardant un œil d’aigle sur sa clientèle. Quand Domon entra, elle ne s’interrompit pas et ne le regarda pas vraiment, mais sa paupière gauche s’abaissa et son regard dériva vers une table où se tenaient trois hommes bizarrement paisibles, même selon les critères très particuliers de L’Escapade. En outre, leur coiffe ronde en velours et leur veste sombre rehaussée sur la poitrine de broderies d’or, d’écarlate et d’argent ne correspondaient pas du tout au niveau vestimentaire moyen des habitués.

Domon se fendit d’un grand soupir et prit lui aussi une table dans un coin de la salle.

Des Cairhieniens, cette fois…

Acceptant la chope que lui apportait une servante, le capitaine but une longue gorgée de bière brune. Lorsqu’il reposa la chope, les trois types en veste brodée entouraient sa table. D’un geste apaisant, il indiqua à Nieda qu’il n’avait pas besoin de Bili.

— Capitaine Domon ?

Les trois hommes souffraient d’un manque accablant de signes particuliers. D’instinct, Domon estima pourtant que son interlocuteur était le chef. À première vue, aucun ne portait d’armes. Malgré leurs habits de riches, ils ne semblaient pas du genre à avoir besoin d’une lame pour se défendre. Sur leur visage d’une morne banalité brillaient des yeux durs et froids comme le capitaine en avait rarement vu.

— Capitaine Bayle Domon, du Poudrin  ?

Dès que Domon eut acquiescé, les trois types s’assirent sans attendre une invitation. Le même homme avait parlé, les deux autres se contentant d’écouter et d’observer.

Des gardes du corps, malgré leurs jolis atours… Qui est ce type pour avoir des anges gardiens de cet acabit ?

— Capitaine, nous avons besoin de faire voyager entre Mayene et Illian un certain… individu.

— Le Poudrin est un bateau d’eau douce, répondit Domon. Son tirant est trop faible et sa quille n’est pas adaptée au grand large.

Ce n’était pas tout à fait vrai mais, pour des néophytes, ça ne faisait aucune différence.

Voilà au moins un changement, par rapport aux fois précédentes. Ceux-là ont l’air moins abrutis que les types de Tear.

L’homme ne parut pas le moins du monde perturbé par les explications techniques du capitaine.

— Nous avons entendu dire que vous abandonniez le commerce fluvial.

— Peut-être bien que oui… et peut-être bien que non. Je n’ai pas encore décidé…

Encore une licence prise avec la vérité. En fait, Domon avait arrêté son choix. Désormais, il ne remonterait plus la rivière en direction des Terres Frontalières. Tant pis pour les cargaisons de soie de Tear. Les fourrures et les poivrons givrés du Saldaea ne valaient pas qu’on risque sa peau pour eux, et il ne voulait surtout pas avoir affaire au faux Dragon toujours en liberté dans ce royaume.

Bref, Domon avait bel et bien décidé de changer de métier. Mais comment tous ces gens le savaient-ils, alors qu’il n’en avait parlé à personne ? Les autres aussi étaient au courant, les fois précédentes…

— Capitaine, caboter jusqu’à Mayene sera pour vous un jeu d’enfant. Pour mille pièces d’or, vous refuseriez un aller et retour le long des côtes ?

Domon ne put s’empêcher d’en écarquiller les yeux de stupeur. C’était quatre fois plus que l’offre précédente, déjà suffisante pour couper la chique à n’importe qui.

— Qui dois-je aller chercher ? La Première Dame de Mayene en personne ? Tear l’aurait-elle enfin forcée à l’exil ?

— Les noms ne sont pas utiles, capitaine…

L’homme posa sur la table une grosse bourse de cuir et une feuille de parchemin pliée et cachetée. Alors qu’il poussait les deux objets vers Domon, un cliquetis enchanteur monta de la bourse. Sur le sceau en cire du parchemin, Domon reconnut l’emblème du Cairhien, un Soleil Levant aux multiples rayons.

— Deux cents pièces en acompte… Pour mille en tout, qui a besoin d’un nom ? Donnez ce document, sceau intact, au capitaine du port de Mayene, et il vous remettra trois cents pièces de plus… ainsi que votre passager. Dès que notre individu arrivera ici, je vous verserai le solde du paiement. À condition que vous n’ayez pas tenté de percer au jour l’identité de votre… cargaison.

Domon prit une profonde inspiration.

Par la bonne Fortune ! le déplacement vaudrait le coup même s’il n’y avait pas d’autre paiement que cette bourse…

Et, pour gagner mille pièces d’or, trois ans n’auraient pas suffi… S’il insistait un peu, paria Domon, on lui fournirait des indices – pas de preuves, seulement des indices – laissant penser que ce voyage avait pour origine des accords secrets entre le Conseil des Neuf de l’Illian et la Première Dame de Mayene. La cité-État appartenait théoriquement à Tear mais, entre la théorie et la pratique, il y avait un monde, et il semblait évident que la Première Dame ne cracherait pas sur l’aide de l’Illian. Un pays où de plus en plus de gens pensaient que l’heure d’une nouvelle guerre contre Tear avait sonné, afin de faire rendre gorge à un pays qui s’arrogeait sans raison la part du lion en matière de transactions commerciales sur la mer des Tempêtes.

Une belle histoire pour piéger un capitaine. Si on ne lui en avait pas tendu trois de ce genre en moins d’un mois, Domon serait peut-être bien tombé dans le panneau.

Alors qu’il tendait la main pour s’emparer de la bourse, son interlocuteur lui saisit le poignet au vol. Domon le foudroya du regard, mais ça ne parut pas le perturber.

— Capitaine, il faudra lever l’ancre le plus vite possible.

— Aux premières lueurs de l’aube…, marmonna Domon.

Le type hocha la tête et le lâcha.

— Qu’il en soit ainsi, capitaine Domon… Surtout, n’oubliez pas : la discrétion est le moyen le plus sûr de rester en vie. Et, pour dépenser son argent, mieux vaut ne pas être six pieds sous terre.