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— L’ouest, capitaine ? Tremalking ? Le Peuple de la Mer ne fait pas un très bon accueil aux marchands étrangers…

— L’océan d’Aryth, Yarin. Le négoce est intense entre le Tarabon et l’Arad Doman, et nous n’aurons pas à nous soucier de la concurrence locale. Ces deux peuples n’aiment pas la mer, me suis-je laissé dire. Et il y a ces villes et ces villages, sur la pointe de Toman, qui se targuent d’être indépendants de tous les royaumes. Nous pourrons transporter des fourrures du Saldaea et des poivrons givrés jusqu’à Bandar Eban.

Yarin secoua sombrement la tête. Toujours enclin à voir le mauvais côté des choses, c’était néanmoins un très bon marin.

— Les fourrures et les poivrons seront beaucoup plus chers là-bas, capitaine. Et on entend des rumeurs au sujet d’une guerre… Si le Tarabon et l’Arad Doman s’affrontent, il risque de ne plus y avoir de négoce. J’ai peur que les bourgs de la pointe de Toman ne nous suffisent pas, même si la paix y règne. Falme est la plus grande ville, et ça ne va pas chercher très loin…

— Les Tarabonais et les Domani se disputent depuis des lustres au sujet de la plaine d’Almoth et de la pointe de Toman. Même s’ils sont passés à l’action, un homme prudent trouve toujours des cargaisons à transporter. Cap à l’ouest, Yarin !

Dès que son second fut parti, Domon cacha le disque bicolore dans le tiroir secret et remit les autres objets dans son coffre.

Suppôts des Ténèbres ou Aes Sedai, je n’irai pas là où on m’attend. Que la bonne Fortune m’en soit témoin, je ne danserai pas au son de leur partition !

Se sentant en sécurité pour la première fois depuis des mois, Domon monta sur le pont tandis que le Poudrin, prenant parfaitement le vent, s’orientait résolument vers l’ouest.

10

La traque commence

Pour le début d’un voyage, Ingtar imposait un rythme rapide qui finit par inquiéter Rand. Les chevaux pouvaient avancer au trot pendant des heures, certes, mais là il s’agissait d’une journée entière – et qui serait suivie par on ne savait combien d’autres. À voir la détermination d’Ingtar, et quand on l’avait entendu prêter serment devant la Chaire d’Amyrlin, il paraissait décider à rattraper et arrêter les voleurs en moins de vingt-quatre heures. De louables intentions, mais un rien irréalistes.

Rand s’abstint de faire part de ses doutes au guerrier du Shienar. Ingtar commandait l’expédition et, même s’il s’était toujours montré amical avec Rand, il n’aurait sûrement pas apprécié qu’un berger prétende lui donner des conseils.

Hurin chevauchait juste derrière Ingtar et son porte-bannière. C’était pourtant lui qui dirigeait la colonne, répétant régulièrement qu’il fallait continuer vers le sud. Alors que des collines boisées – essentiellement des pins, des chênes et des faux bleuets – moutonnaient à l’infini devant les cavaliers, Hurin avançait en ligne droite, ne s’autorisant presque pas de détours, sauf pour contourner certains tertres dont l’ascension aurait à l’évidence été une perte de temps.

Rand avait essayé de chevaucher avec ses deux amis. Mais, chaque fois qu’il se laissait décrocher de la tête du groupe afin de les rejoindre, Mat flanquait un coup de coude à Perrin, qui lançait sa monture au galop – peut-être un peu à contrecœur – pour remonter vers la tête de la colonne de conserve avec son ami. N’ayant aucune envie de traîner seul à l’arrière, Rand imitait la manœuvre. Bien entendu, toujours sur une initiative de Mat, les deux autres garçons de Champ d’Emond se laissaient de nouveau glisser à l’arrière-garde.

Que la Lumière les brûle ! Je voudrais simplement m’excuser…

Rand se sentait seul. Et, comme de juste, savoir que c’était sa faute ne le consolait pas.

Au sommet d’une colline, Uno mit pied à terre pour examiner des empreintes de sabots. Puis il retourna du bout d’une botte un petit tas de crottin de cheval et soupira :

— Ils vont rudement vite, seigneur… (Même quand il parlait normalement, Uno avait une voix de stentor qui s’entendait de loin.) Nous ne leur avons même pas repris une fichue heure ! Et je me demande même s’ils ne nous en ont pas mis une dans la vue ! S’ils continuent comme ça, ils auront la peau de leurs fichus chevaux. (Il désigna une trace de sabot.) Pas un cheval, ça, mais un fichu Trolloc. Avec des fichues pattes de bouc !

— Nous les rattraperons, assura Ingtar.

— Les chevaux, seigneur… Nos fichus chevaux ! Il est inutile de les faire suer sang et eau comme ça… Même si nos ennemis finissent par crever leurs montures, ces fichus Trollocs sont plus résistants que les meilleurs étalons.

— Nous les rattraperons, répéta Ingtar. En selle, Uno.

Uno regarda Rand du coin de son œil unique, puis il haussa les épaules et enfourcha son cheval. Ingtar dévala la colline au galop, glissant à moitié et forçant ses hommes à prendre des risques insensés. Puis il fonça vers la butte suivante.

Pourquoi m’a-t-il regardé comme ça ? se demanda Rand.

Uno faisait partie des hommes qui lui battaient froid. Mais sans lui manifester une hostilité ouverte, contrairement à Masema. Cela dit, Uno n’était amical avec personne, à part quelques rares vétérans blanchis sous le harnais comme lui.

Il ne peut quand même pas croire à ces histoires qui me présentent comme un seigneur ?

Comme d’habitude, Uno passa le plus clair de son temps à sonder les environs. Mais, chaque fois que son regard croisa celui de Rand, il le soutint sans broncher ni desserrer les dents. Ce comportement n’avait rien d’étonnant en soi, car le gaillard aurait soutenu le regard d’Ingtar de la même façon. C’était sa façon d’être, bien sûr, mais…

Le chemin suivi par les Suppôts des Ténèbres qui avaient volé le Cor ne passait jamais à proximité d’un village. En humant l’air, Hurin ne cessait de marmonner au sujet de « quelque chose de plus malsain encore », mais il n’avait toujours pas de précisions à apporter.

Depuis les hauteurs, Rand aperçut plusieurs villages, mais toujours bien trop lointains pour qu’on puisse apercevoir des gens dans leurs rues. Avantage non négligeable, les gens en question étaient également bien trop loin pour apercevoir des cavaliers en route pour le Sud.

Il y avait aussi des fermes isolées, comme partout. Des bâtisses solides aux auvents très bas, presque toujours adossées à des étables et à des granges. De ses perchoirs successifs, Rand en aperçut plusieurs et il distingua même le filet de fumée qui sortait de leur cheminée. Mais, là encore, aucun paysan n’aurait pu repérer la colonne de cavaliers.

Rattrapé par la réalité, Ingtar lui-même finit par s’apercevoir que les chevaux ne tiendraient pas longtemps au rythme qu’il imposait. Non sans égrener à voix basse un chapelet de jurons – et après s’être tapé plusieurs fois du poing sur la cuisse –, le guerrier ordonna que tout le monde mette pied à terre. Tenant leur monture par la bride, les membres de l’expédition marchèrent pendant près d’une demi-lieue, puis ils remontèrent en selle, avalèrent une distance à peu près égale et recommencèrent l’opération. Et ainsi de suite…

Rand fut assez surpris de voir Loial sourire comme un enfant dès qu’il devait se mettre à marcher. À l’origine, l’Ogier n’était pas un grand amateur d’équitation (un euphémisme, en réalité, il abominait ça) mais son ami humain pensait qu’il avait surmonté depuis beau temps cette répugnance.

— Tu aimes courir, Rand ? lança Loial, hilare. Moi, oui. Au Sanctuaire de Shangtai, j’étais le plus rapide. Un jour, j’ai même battu un cheval.

Rand se contenta d’acquiescer. Pendant une marche, il n’aimait pas gaspiller son souffle en bavardant comme une pie.