Выбрать главу

Il chercha Mat et Perrin du regard et ne les trouva pas, car ils devaient traîner à l’arrière, protégés des regards indiscrets par tout un détachement d’hommes en armure. À ce propos, comment les guerriers du Shienar faisaient-ils pour supporter une telle marche forcée ? Jusque-là, pas un seul ne s’était plaint ni n’avait ralenti le pas. Uno n’avait même pas une goutte de sueur sur le front, et le porte-bannière ne faiblissait jamais, attentif à ne pas laisser osciller de droite à gauche l’étendard au Hibou Gris.

Même si la colonne ne traîna jamais vraiment, le crépuscule tomba sans que les guerriers aient aperçu l’ombre de leurs ennemis. Lorsque la visibilité fut presque nulle, Ingtar ordonna enfin un arrêt pour la nuit. Avec une discipline impressionnante, les soldats entreprirent de dresser le camp, d’allumer des feux et de préparer le « fief » des chevaux – pour l’essentiel, une série de piquets reliés par une corde qui servirait à attacher les montures.

Ingtar désigna les six hommes qui prendraient le premier tour de garde, répartis en trois « patrouilles ».

Avant toute autre chose, Rand alla récupérer son baluchon dans le grand panier en osier que portait un des chevaux de bât. L’opération étant très simple, car il y avait très peu d’effets personnels dans les bagages, le jeune homme alla s’asseoir près d’un feu et entreprit d’ouvrir le baluchon…

Quand ce fut fait, il cria si fort que tous les guerriers dégainèrent leur lame, prêts à repousser une horde de Trollocs.

— Que se passe-t-il ? demanda Ingtar en accourant. Des intrus ? Je n’ai pas entendu crier les sentinelles…

— Ces vestes…, gémit Rand, révulsé. Tu les as vues ?

La première était noire brodée de fil d’argent et l’autre, d’un blanc immaculé, arborait des ornements en fil d’or. Des hérons s’affichaient fièrement sur le col, exactement comme sur la veste d’apparat que portait encore Rand.

— Le domestique m’a dit que je trouverais deux vestes de bonne qualité et d’une parfaite sobriété. Et regardez-moi ça !

Ingtar rengaina son épée dans le fourreau qu’il portait entre les omoplates.

— Eh bien, ces vestes me semblent de bonne qualité…

— Tu me vois accoutré ainsi tout le temps ?

— Une veste est une veste, Rand… J’ai cru comprendre que Moiraine Sedai s’était occupée de ta garde-robe et de ton paquetage. Il se peut que les Aes Sedai ne sachent pas très bien ce qui convient à un soldat en campagne… (Ingtar eut un grand sourire.) Après la capture des Trollocs, nous organiserons peut-être une fête. Eh bien, contrairement à nous, tu seras vêtu pour l’occasion !

Ingtar retourna vers les feux de cuisson qui crépitaient déjà.

Depuis que le guerrier avait mentionné Moiraine, Rand s’était transformé en statue.

Que manigance cette femme ? Quoi qu’elle fasse, je ne tomberai pas dans le panneau…

Rand refit le baluchon et le rangea au fond du panier.

Au pire, je peux voyager nu comme un ver…

En campagne, les guerriers du Shienar se partageaient toutes les corvées. Lorsque Rand approcha des feux, il constata que Masema avait écopé de la cuisine. Tandis qu’il remuait frénétiquement un grand chaudron, une odeur de ragoût monta aux narines de Rand. Un plat à base de navets, d’oignons et de viande séchée…

Ingtar fut servi en premier, et Uno passa en deuxième. Ensuite, les hommes formèrent une file sans tenir compte d’une hiérarchie quelconque. Lorsque ce fut le tour de Rand, Masema lui propulsa littéralement une louche de ragoût dans l’assiette. Reculant pour que sa veste ne soit pas souillée par les éclaboussures, le jeune homme s’écarta, cédant sa place au soldat qui le suivait tout en suçant son pouce brûlé.

Masema observa Rand avec un sourire mauvais qui en disait long sur sa jubilation.

Uno approcha et flanqua sur la nuque du cuistot improvisé une claque qui lui fit ravaler son rictus.

— Tu crois qu’on a trop de fichue pitance, pour en gaspiller comme ça ?

Le borgne jeta un coup d’œil à Rand et s’éloigna. Tout en se massant l’oreille, Masema foudroya le jeune homme du regard.

Rand alla rejoindre Ingtar et Loial, qui avaient pris place sous un chêne luxuriant. Pour le repas, l’officier s’était autorisé à retirer son casque, mais il portait toujours son armure complète. Mat et Perrin étaient là aussi, dévorant leur ration à belles dents. Mat ricana en lorgnant la veste de Rand. Perrin ne leva pas ses yeux jaunes de son assiette – ces derniers temps, il regardait plus souvent le sol qu’autre chose.

Au moins, ils n’ont pas fichu le camp, ce coup-ci…

Rand s’assit en tailleur à côté d’Ingtar, sur le flanc opposé à celui choisi par ses amis.

— J’aimerais bien savoir pourquoi Uno ne cesse de me regarder… Sûrement cette veste de malheur !

Ingtar finit lentement de mâcher une bouchée de ragoût. Une manière de prendre le temps de la réflexion avant de répondre.

— Non, il se demande si tu es digne d’une épée au héron… (Ingtar ignora le ricanement de Mat.) Ne t’en fais pas à cause de lui… S’il pouvait, il traiterait le seigneur Agelmar en personne comme de la bleusaille. Enfin, Agelmar, peut-être pas, mais c’est bien le seul qui trouverait grâce à ses yeux… Uno jure parfois comme un charretier, mais il donne de bons conseils. Quoi d’étonnant, puisqu’il crapahutait déjà avant ma naissance ? Tiens compte de ses opinions, oublie son franc-parler, et tu te féliciteras de le fréquenter.

— Je croyais que c’était comme avec Masema…

Rand enfourna une cuillerée de ragoût – trop chaud, mais il l’avala quand même. C’était le premier repas depuis le départ de Fal Dara, et il n’avait pas pris de petit déjeuner, le matin, car l’angoisse lui nouait l’estomac. Comme toujours, le corps se vengeait et criait famine.

S’il vantait les talents de cuisinier de Masema, leur relation avait-elle une chance de s’arranger ?

— Il me déteste, dirait-on, et je ne comprends pas pourquoi.

— Masema a servi trois ans dans les Marches de l’Est, dit Ingtar. À Ankor Dail, contre les Aiels… (Pensif, il remua son ragoût.) Moi, je ne pose pas de questions, hein ? Si Lan Dai Shan et Moiraine Sedai affirment que tu es de Deux-Rivières, dans le royaume d’Andor, eh bien, c’est la pure vérité ! Mais Masema ne peut pas oublier les Aiels, et quand il te voit… Bon, pour ce que j’en dis, moi…

Rand laissa tomber sa cuillère dans son assiette.

— Tout le monde me prend pour ce que je ne suis pas… Je vis à Champ d’Emond, Ingtar. Je m’occupe de moutons et je fais pousser du tabac, tout ça avec mon père. Voilà qui je suis : un paysan et un berger de Deux-Rivières.

— Je suis témoin, intervint Mat, il dit la vérité. Nous avons grandi ensemble, même si messire a pris la grosse tête. Avec cette histoire d’Aiels, ça ne va pas s’arranger, et c’est bien dommage ! Tant qu’à faire, il ne serait pas un seigneur aiel ?

— C’est sérieux, dit Loial. Il a le physique… Rand, tu te souviens, c’est ce que j’ai pensé, à une époque où je croyais ne pas assez bien connaître les humains pour être sûr de mon jugement. « Jusqu’à ce que l’ombre s’efface, jusqu’à ce que l’eau ne coule plus, souriant dans les Ténèbres, hurlant son défi avec son dernier souffle, et prêt à cracher dans l’œil du Faiseur d’Aveugles le jour du Jugement Dernier… » Tu te rappelles ?

Rand baissa les yeux sur son assiette.

« Avec un shoufa autour de la tête, on jurerait que tu es un Aiel, mon ami. »

Les mots exacts de Gawyn, le frère d’Elayne, la Fille-Héritière du royaume d’Andor.

Tout le monde me prend pour ce que je ne suis pas…

— C’est quoi, cette histoire de cracher dans l’œil du Ténébreux ?