— C’est l’engagement des Aiels à combattre jusqu’au bout, répondit Ingtar, et je ne doute pas un instant qu’il soit sincère… À part les colporteurs et les trouvères, les Aiels divisent le monde en deux : eux-mêmes et leurs ennemis. Il y a cinq cents ans, ils ont fait une exception pour le Cairhien, eux seuls savent pourquoi. À mon avis, ça ne se reproduira jamais.
— J’en ai bien peur, soupira Loial. Mais ils laissent les Zingari traverser leur désert. Et ils ne sont pas hostiles aux Ogiers, même si nous ne sommes guère enclins à nous aventurer sur leur territoire. Mais des Aiels viennent parfois dans mon Sanctuaire pour nous acheter du bois-chanté… De sacrés durs, ces guerriers…
— J’aimerais en avoir de cette envergure ! s’écria Ingtar. Et même la moitié moins endurcis…
— C’est une blague ? s’esclaffa Mat. Avec tout le fer que vous trimballez sur vous, si je marchais un quart de lieue, il me faudrait dormir une semaine pour récupérer. Et aujourd’hui, vous avez fait la moitié du chemin à pied !
— Les Aiels sont en acier, insista Ingtar. Les femmes comme les hommes. Je le sais, parce que je les ai combattus… Ils peuvent courir dix lieues d’affilée et livrer bataille sans prendre une minute de repos. Ce sont des tueurs redoutables, à mains nues, ou avec toutes les armes imaginables – sauf l’épée. Pour une raison inconnue, ils refusent d’en brandir une. Pareillement, ils ne monteraient pour rien au monde sur le dos d’un cheval. Mais, avec leur rapidité naturelle, on ne peut pas parler d’un handicap…
» Armé d’une épée face à un Aiel aux mains nues, un soldat a sa chance, s’il est très bon. Et tout le reste est à l’avenant… Ces gens vivent dans un désert où n’importe lequel d’entre nous serait mort de soif en moins de vingt-quatre heures. Eux, ils parviennent à élever du bétail et à vivre relativement bien dans leurs villages creusés dans de grandes flèches rocheuses.
» Les Aiels vivent dans leur désert depuis la Dislocation du Monde. Artur Aile-de-Faucon a tenté de les en déloger, et ça lui a valu la seule défaite importante – et sanglante – de son règne. En plein jour, l’air scintille dans le désert des Aiels, tant il y fait chaud. La nuit, il y règne un froid de gueux. Posez-lui la question, et un Aiel répondra qu’il n’existe pas au monde d’endroit où il préférerait vivre. Si bizarre que ça paraisse, ce ne serait pas un mensonge !
» S’il leur prenait l’envie d’attaquer, les repousser serait une tâche surhumaine. La guerre des Aiels a duré trois ans et, sur treize clans, quatre seulement y étaient impliqués.
— Les yeux gris de Rand, dit Mat, sont un héritage de sa mère. Ça ne veut pas dire qu’il soit un Aiel.
— Comme je l’ai déjà dit, soupira Ingtar, ça ne me regarde pas.
Lorsque Rand s’étendit enfin pour prendre un peu de repos, des kyrielles d’idées indésirables tourbillonnaient dans son esprit.
Avec un shoufa sur la tête…
Originaire de Deux-Rivières, puisque Moiraine le dit…
Les Aiels ont tout dévasté jusqu’à Tar Valon…
Né sur les pentes du pic du Dragon. Le Dragon Réincarné…
— Personne ne m’utilisera…, marmonna le jeune homme.
Mais il eut beaucoup de mal à trouver le sommeil.
Ingtar n’attendit pas l’aube pour se remettre en route. Leur petit déjeuner avalé sur le pouce, les cavaliers repartirent vers le sud alors que le ciel rougissait à peine à l’horizon oriental et que la rosée matinale lestait toujours les feuilles des arbres d’une constellation de gouttelettes.
Instruit par l’expérience de la veille, Ingtar désigna des éclaireurs et il imposa à la colonne un rythme certes soutenu mais sans risque pour la santé des chevaux. À l’évidence, le bouillant guerrier avait compris que cette affaire ne se réglerait pas en un clin d’œil.
Selon Hurin, la piste conduisait toujours vers le sud. Comme pour en attester, un des éclaireurs revint au galop, environ deux heures après le lever du soleil.
— Un camp abandonné devant nous, seigneur Ingtar. Au sommet de la colline suivante. Il devait y avoir trente ou quarante personnes…
Ingtar éperonna son cheval comme si on venait de lui dire que le Ténébreux l’attendait sur ces hauteurs. Pour ne pas se faire renverser par les autres membres de la colonne, Rand dut adopter le même rythme effréné.
Une fois sur place, ils n’eurent rien de spectaculaire à voir. Des cendres froides de feux de cuisson, cachées parmi les arbres, et les restes de ce qui semblait être une carcasse rôtie. À l’écart, des mouches bourdonnaient sur plusieurs tas d’immondices rougeâtres.
Ingtar fit signe aux cavaliers d’attendre, puis il mit pied à terre et traversa le site avec Uno. Humant l’air, Hurin fit le tour du camp sans descendre de sa monture. Rand resta avec le gros du groupe sans regretter le moins du monde de ne pas visiter un endroit où avaient campé des Suppôts des Ténèbres, des Trollocs et un Myrddraal.
Sans compter une entité plus malfaisante encore…
Fidèle à sa réputation d’indiscipline, Mat descendit de cheval et s’aventura dans le camp désert.
— C’est ça, un campement de Suppôts ? Bon, ça ne sent pas la rose, mais à part ça on ne voit rien de spécial. (Il flanqua un grand coup de pied dans un des tas de détritus, se pencha et ramassa l’os calciné qu’il venait d’en déloger.) Ils mangent quoi, les Suppôts ? On ne dirait pas un os de mouton, et encore moins de vache.
— Il y a eu un meurtre ici…, gémit Hurin. (Il se plaqua un mouchoir sur le nez.) Non, c’est pire encore qu’un meurtre…
— Les Trollocs, dit Ingtar, les yeux rivés sur Mat. Ils devaient crever de faim, et avec des Suppôts à leur disposition…
Soudain verdâtre, Mat laissa tomber son os.
— Seigneur, dit Hurin, ils ne se dirigent plus vers le sud… (Tous les regards se braquèrent sur le renifleur.) Le nord-est… Ils ont peut-être fini par décider de filer vers la Flétrissure… En nous contournant… En allant vers le sud, ils voulaient nous lancer sur une fausse piste, je suppose…
L’air intrigué, Hurin ne semblait pas croire à ses propres hypothèses.
— Quoi qu’ils fassent, dit Ingtar, je les aurai. En selle !
Environ une heure plus tard, Hurin tira soudain sur les rênes de sa monture.
— Ils ont de nouveau changé de direction, seigneur ! Le sud ! Et ils ont tué quelqu’un d’autre ici…
Dans cette cuvette, entre deux collines, les guerriers ne découvrirent pas de cendres. En revanche, quelques minutes suffirent pour qu’ils trouvent le cadavre. Un homme recroquevillé sur lui-même dans des buissons. La nuque en bouillie, un œil éjecté de son orbite sous la violence du choc, il s’agissait d’un compatriote d’Ingtar – du moins, si on en jugeait par ses vêtements – mais aucun membre de l’expédition ne le connaissait.
— Pas question de perdre du temps à enterrer un Suppôt, décréta Ingtar. En route pour le Sud !
Il sauta en selle avant même d’avoir terminé sa phrase.
La journée ressembla comme une jumelle à la précédente. Uno étudia des empreintes et du crottin, puis il annonça que la colonne avait gagné un peu de terrain sur ses proies. Mais, au crépuscule, toujours pas de Suppôts ni de Trollocs en vue…
Le lendemain, dans un nouveau camp abandonné, les poursuivants découvrirent le troisième cadavre. Cette fois, révéla Hurin, les fugitifs avaient opté pour le nord-est.
Deux heures plus tard, suivant cette piste, les cavaliers découvrirent un homme au crâne fendu par une hache. Là aussi, les Suppôts et les Trollocs avaient repris la direction du sud…
Selon Uno, le groupe d’Ingtar continuait à gagner du terrain. Jusqu’à la nuit, la traque continua dans une campagne semée çà et là de fermes isolées.