La routine se répéta le lendemain – le camp, les meurtres et les changements de direction – et le surlendemain.
L’avance des fugitifs fondait régulièrement, mais pas assez vite pour satisfaire Ingtar. Un matin, il proposa de ne pas tenir compte du changement de direction de l’ennemi. Puisque leurs proies finissaient toujours par repartir vers le sud, pourquoi ne pas gagner du temps en s’épargnant un détour ? Avant que quiconque ait émis un commentaire, l’officier annonça haut et fort que c’était une mauvaise idée. Si les Suppôts et les Trollocs ne modifiaient pas leur trajectoire, cette fois, le gain de temps supposé se transformerait en une erreur presque irréparable.
Ingtar harangua ses troupes, les incitant à accélérer le rythme et à avancer une ou deux heures de plus par journée malgré les dangers inhérents à la nuit. Très solennel, il rappela que la Chaire d’Amyrlin en personne les avait chargés de retrouver le Cor. S’ils ne se laissaient arrêter par rien, leurs noms entreraient dans l’histoire, devenant un thème majeur des récits de trouvères et des chansons de bardes.
Oui, les noms des héros qui auraient retrouvé le Cor de Valère s’inscriraient à jamais dans l’histoire, gravés dans l’esprit de tous pour les siècles des siècles.
Tandis que leur chef pérorait en chevauchant – à croire qu’il ne pouvait plus s’arrêter –, ses hommes commencèrent à se poser des questions sur sa santé mentale. Le fidèle Uno lui-même finit par regarder l’officier avec de grands yeux ronds voilés d’inquiétude.
Puis la colonne atteignit le fleuve Erinin…
Même aux yeux de Rand, le mot « village » ne pouvait pas qualifier ce hameau composé d’une demi-douzaine de minuscules maisons au toit pentu pressées les unes contre les autres comme si elles entendaient se réchauffer. Du sommet de la colline sur laquelle se dressaient les bâtiments, on voyait le fleuve briller sous la caresse des premiers rayons vraiment puissants du soleil.
En principe, les cavaliers auraient déjà dû avoir trouvé les vestiges du camp ennemi. Mais la routine paraissait brisée, car ils n’avaient rien vu de semblable aujourd’hui.
Si près de sa source, dans la Colonne Vertébrale du Monde, l’Erinin n’avait guère de rapport avec le cours d’eau majestueux qu’on décrivait dans les récits. Moins de soixante pas de largeur, avec une simple barge halée par une corde pour la traversée. Pour l’heure, ce bac rudimentaire était sur la rive d’en face, à l’ombre d’une rangée d’arbres.
Pour une fois, la piste des fugitifs passait par un lieu habité. Et ce lieu, comme par hasard, était désert…
— Une embuscade, seigneur ? demanda Uno.
Ingtar donna les ordres qui s’imposaient. Lances pointées, les guerriers se déployèrent pour encercler les maisons. Puis ils avancèrent dans les étroites ruelles, venant de quatre directions à la fois. Une manière éprouvée de balayer une zone sans rien laisser au hasard.
Quand ce ballet fut accompli, sans autre résultat que soulever un nuage de poussière, les cavaliers s’immobilisèrent.
Rand rangea dans son carquois la flèche qu’il avait encochée sur son arc, puis il remit celui-ci à son épaule. Mat et Perrin l’imitèrent sous le regard de Loial et de Hurin, qui n’avaient pas participé à la manœuvre non plus.
Sur un geste d’Ingtar, Rand et les autres rejoignirent les guerriers du Shienar.
— Cet endroit pue…, lâcha Perrin.
Hurin lui jeta un regard courroucé, mais l’apprenti forgeron ne se démonta pas, le forçant à baisser les yeux.
— C’est vrai, concéda-t-il, ça sent mauvais.
— Ces fichus Trollocs et leurs maudits Suppôts sont passés par ici, seigneur, dit Uno en désignant les rares empreintes que les cavaliers n’avaient pas labourées. Ils ont filé jusqu’à la fichue rive, pour prendre le bac de malheur et passer comme des fleurs sur l’autre rive. Par le sang et les fichues cendres ! On a de la chance qu’ils n’aient pas pensé à saborder la barge.
— Où sont les habitants ? demanda Loial.
Les portes étaient ouvertes, et plusieurs fenêtres aussi. Mais personne ne s’était montré.
— Fouillez les maisons, ordonna Ingtar.
Plusieurs hommes obéirent, mais ils revinrent bredouilles.
— Ces gens sont partis, seigneur, dit Uno. Simplement partis, comme si une mouche les avait piqués, leur donnant envie de ficher le camp au milieu de la journée. (Il se tut, désignant une fenêtre, derrière son chef.) Il y a une femme, là ! Comment ai-je pu ne pas la voir plus tôt ?
Le vétéran partit au pas de course avant que quiconque ait le temps de réagir.
— Ne lui fais pas peur, Uno ! cria Ingtar. Il nous faut des informations. Que la Lumière t’aveugle si tu l’effraies ! (Uno s’engouffra dans la maison.) Ma bonne dame, nous ne vous ferons pas de mal. Nous sommes de fidèles soldats du seigneur Agelmar, de Fal Dara. Surtout, n’ayez pas peur !
Uno passa la tête par la fenêtre du premier étage, derrière laquelle il avait vu la femme, puis il regarda de tous les côtés et disparut de nouveau. Un bruit de pas ponctué de sons plus sourds, comme s’il se défoulait en flanquant des coups de pied dans tout ce qu’il trouvait, annonça son retour.
— Volatilisée, seigneur, annonça-t-il en sortant de la maison. Pourtant, elle était là… Une femme en robe blanche. Je l’ai vue, et j’ai même cru l’apercevoir à l’intérieur, mais… Seigneur, la maison était vide.
Pour ne pas avoir constellé son discours de « fichu » et de « maudit », le vétéran devait être sacrément remué.
— Des rideaux…, marmonna Mat. Il a poursuivi de fichus rideaux !
Uno foudroya le jeune homme du regard puis alla rejoindre son cheval.
— Où sont ces gens ? demanda Rand. Ont-ils fui quand les Suppôts sont arrivés ?
Avec des Trollocs, un Myrddraal et la fameuse « entité » de Hurin. Des petits malins, s’ils ont vraiment filé.
— J’ai peur que les Suppôts les aient capturés, Rand, dit Loial, l’air accablé. (Avec son grand nez presque aussi large qu’un museau, ça lui donnait comme un air de chien triste.) Pour les Trollocs…
Rand regretta d’avoir posé la question. Penser aux habitudes alimentaires des monstres n’était jamais réjouissant.
— Les Suppôts sont responsables de ce qui est arrivé ici, dit Ingtar, c’est évident. Hurin, sens-tu de la violence ? La mort, peut-être ?
Le renifleur sursauta, revenant à la réalité alors qu’il sondait l’autre berge du fleuve, comme s’il voulait s’abstraire de ces lieux.
— De la violence, seigneur ? Oui… Mais pas de meurtres… Enfin, pas exactement. (Hurin jeta un regard en biais à Perrin.) Je n’ai jamais rien senti de pareil… Mais des gens ont souffert, c’est certain.
— Ont-ils vraiment traversé ? Ou nous font-ils une nouvelle fois le coup du demi-tour ?
— Ils ont traversé, seigneur… (Hurin regarda de nouveau la berge d’en face.) Quant à dire ce qu’ils ont fait de l’autre côté…
— Uno, dit Ingtar, je veux qu’on ramène le bac de notre côté. Et qu’on explore la berge d’en face avant que tout le monde traverse. L’absence d’embuscade, ici, ne veut pas dire qu’on ne nous a pas tendu un piège là-bas. C’est d’autant plus dangereux que nous devrons nous diviser en au moins deux groupes, considérant la petite taille de cette barge.
Uno salua son chef et désigna des « volontaires ».
Ragan et Masema se défirent de leur armure. Torse nu, une dague glissée dans la ceinture de leur pantalon, au creux des reins, ils avancèrent vers le fleuve de leur étrange démarche chaloupée de cavaliers, entrèrent dans l’eau et se servirent de la corde du bac pour progresser plus aisément.
Au milieu de la traversée, la corde prenant du mou, les deux hommes s’enfoncèrent dans l’eau jusqu’à la taille. Avec la force du courant, ils auraient pu être emportés, mais ils se révélèrent bien plus doués que Rand le pensait et réussirent à atteindre le bac en un temps record. Dès qu’ils furent sur la terre ferme, ils dégainèrent leur dague et s’enfoncèrent entre les arbres.