Après ce qui parut une petite éternité, ils revinrent, grimpèrent sur le bac et entreprirent de le faire traverser. Cela leur prit peu de temps. Alors que Masema s’occupait d’amarrer la barge, Ragan vint faire son rapport à Ingtar.
Rand remarqua aussitôt l’inhabituelle pâleur du soldat qui faisait ressortir d’autant plus sa balafre.
— Il n’y a pas de piège de l’autre côté, seigneur, mais… (Encore mouillé et tremblant un peu, Ragan fit une profonde révérence.) Seigneur, il vaudrait mieux que vous veniez voir par vous-même. Le grand chêne, à une cinquantaine de pas au sud de l’embarcadère. Je… Je ne trouve pas les mots…
Ingtar hésita un peu, puis il acquiesça.
— Du beau travail, Ragan… Je vous félicite tous les deux. Uno, trouve dans une de ces maisons de quoi sécher ces braves types. Puis vois si quelqu’un a laissé de l’eau, afin de faire une infusion… Déniche aussi quelque chose pour tenir chaud à Ragan et à son camarade. Puis fais traverser les animaux de bât et la seconde section. (Ingtar se tourna vers Rand.) Tu es prêt à découvrir la berge sud de l’Erinin ?
Sans attendre de réponse, l’officier prit la direction de la berge avec la première section et le renifleur.
Rand n’hésita pas longtemps avant de suivre le mouvement. Loial l’accompagna, et Perrin aussi, à sa grande surprise.
Quelques guerriers mirent pied à terre pour jouer les haleurs. Histoire de détendre un peu l’atmosphère, ils échangèrent quelques plaisanteries plutôt lestes.
À la dernière seconde, alors qu’un homme dénouait déjà les amarres, Mat rejoignit ses amis sur le bac.
— Il fallait bien que je traverse à un moment ou à un autre, non ? lança-t-il à la cantonade. Je dois la trouver !
Rand hocha tristement la tête. À force de le voir en pleine forme, il avait oublié que Mat jouait gros dans cette expédition.
La dague, bien sûr… Ingtar peut bien s’occuper du Cor. Moi, je me contenterais de dénicher cette arme…
— Nous la trouverons, Mat !
Avec un regard moqueur pour la jolie veste de son ami, Mat lui fit un sourire sans joie avant de détourner la tête.
Rand en soupira d’accablement.
— Tout s’arrangera, Rand, lui assura Loial. Au bout du compte, tout ira bien…
Dès que le bac fut à l’eau, le courant l’entraîna, faisant subir à la corde une brusque tension. Alors que des grincements sinistres emplissaient l’air, les haleurs improvisés se mirent à l’ouvrage. Avec leur armure et leur casque, ces hommes n’étaient pas vraiment à leur avantage, mais ils s’en sortirent pourtant plus qu’honorablement.
— C’est comme ça que nous avons quitté le pays, à Bac-sur-Taren, dit Perrin. (Les bottes des « haleurs » résonnaient bizarrement sur le pont de bois, le bruit de l’eau dérangée par la barge leur faisant comme un contre-chant plus flûté.) Oui, exactement comme ça… Mais ce sera pire, cette fois…
— Comment est-ce que ça pourrait l’être ? demanda Rand.
L’apprenti forgeron ne répondit pas. Ses yeux jaunes semblant briller – mais pas d’enthousiasme –, il entreprit de sonder la rive opposée.
— Oui, comment ça pourrait être pire ? demanda Mat après un moment de silence.
— C’est écrit, je le sens…, se contenta de répondre Perrin.
Hurin le regarda avec une évidente inquiétude. Mais, depuis le départ de Fal Dara, il lorgnait tout comme si le ciel allait lui tomber sur la tête d’un moment à l’autre.
Le bac entra en contact avec la terre ferme, glissant assez sur l’argile durcie pour se retrouver pratiquement sous les arbres. Les haleurs remontèrent en selle à l’exception des deux hommes qu’Ingtar chargea de ramener la barge sur la rive d’en face.
Tous les autres débarquèrent avec leur chef.
— Le grand chêne, à cinquante pas de l’embarcadère…, marmonna Ingtar tandis que la première section et les cinq civils avançaient au trot entre les arbres.
L’officier semblait trop détendu pour que ce soit sincère. Si Ragan n’avait pas trouvé les mots… Eh bien, il fallait s’attendre au pire. Nerveux, quelques soldats s’assurèrent que leur épée coulissait bien dans le fourreau qu’ils portaient en travers du dos.
Au premier coup d’œil, Rand crut que les silhouettes pendues aux branches du grand chêne étaient des épouvantails. Des épouvantails écarlates… Puis il reconnut les visages. Changu et son inséparable camarade, Nidao… Les deux gardes du donjon. Les yeux écarquillés, la bouche ouverte sur un cri de douleur… On les avait torturés, et ils n’étaient pas morts tout de suite, loin de là.
Perrin émit une sorte de grognement animal.
— La pire chose que j’aie jamais vue, seigneur, dit Hurin. Et sentie, sauf dans le donjon de Fal Dara, la nuit de l’évasion.
Rand invoqua la flamme et le vide, passant très vite sur la première, afin de s’envelopper d’un cocon de néant. Mais la flamme résista, sa lumière devenue blafarde et maladive envahissant jusqu’au refuge ultime où l’âme de Rand tentait de s’abstraire de la réalité.
Rien d’étonnant, quand la réalité ressemble à ça…
Cette pensée fit des ricochets dans le vide comme une goutte d’eau sur une plaque de cuisson chaude.
Qu’est-il arrivé à ces hommes ?
— Écorchés vifs…, dit un soldat dans le dos de Rand.
Des borborygmes lui indiquèrent qu’un homme au moins n’avait pas pu se retenir de vomir. Rand aurait parié qu’il s’agissait de Mat, mais le monde extérieur semblait si loin, quand il s’immergeait ainsi dans le vide. De plus, son propre estomac n’allait pas très bien, et il risquait à tout moment de se vider aussi…
— Qu’on les dépende, ordonna Ingtar.
Il hésita un moment, puis ajouta :
— Et qu’on les enterre… Ces types n’étaient peut-être pas des Suppôts… Qui sait ? ils ont pu être faits prisonniers. Qu’ils aient droit à l’ultime étreinte de notre mère à tous semble normal.
Des hommes avancèrent, couteau au poing. Ils traînaient un peu les pieds, et ça n’avait rien d’étonnant. Même pour des guerriers du Shienar, s’occuper des dépouilles mutilées de camarades n’avait rien de facile.
— Ça va, Rand ? demanda Ingtar. Tu sais, je ne suis pas habitué non plus à ce genre de spectacle…
— Je… Je vais bien…
Rand conjura le vide. Sans lui, il se sentit un peu moins mal. Toujours nauséeux, mais un peu mieux quand même… Ingtar hocha la tête, rassuré, puis fit pivoter son cheval de façon à regarder les hommes… travailler.
Les funérailles furent extrêmement simples. Deux trous dans la terre, une inhumation rapide au milieu d’un cercle de guerriers silencieux. Et enfin, sans plus de cérémonie, les coups de pelle nerveux des fossoyeurs improvisés…
Rand fut troublé par tant de sobriété, mais Loial lui fournit quelques explications :
— Au Shienar, les gens pensent que nous venons tous de la terre et qu’il nous faut y retourner. Ils n’utilisent ni linceul ni cercueil et les cadavres ne sont jamais habillés, afin que l’ultime étreinte de notre mère à tous soit facilitée. Le silence aussi est normal. On dit seulement deux phrases à la fin de la cérémonie : « Que la Lumière brille sur toi et que le Créateur te protège. Avec son ultime étreinte, la terre t’accueille en ton nouveau foyer. » Mais personne ne les prononcera aujourd’hui, je le crains… Malgré ce que dit Ingtar, il y a de fortes chances pour que Changu et Nidao aient tué les gardes de la porte du Chien et laissé entrer les Suppôts dans la forteresse. On ne voit pas qui d’autre pourrait être coupable.